Chassés de la lumière (1967-1971)
de James Baldwin

Extrait 1

En ce moment au travail le midi, je lis « Chassés de la lumière » de James Baldwin. J’en aurai pour un moment, car je bavarde un peu !!! Aussi, j’ai décidé de vous faire partager régulièrement des extraits de ce magnifique livre. C’est le récit de la crise de la « domination » blanche aux États-Unis dans les années 60. Il retrace les luttes et les espoirs de ces années, et comme le dit la quatrième de couverture « c’est aussi une fresque amère d’une Amérique blanche agrippée à ses privilèges ». Je pense que le terme « agrippée » est vraiment adéquat à la situation, même s’il est très à la mode en ce moment.

Voici donc le premier extrait de ce beau livre. L’auteur raconte ses parents, ses nombreux frères et sœurs. Je trouve ce passage très beau, la suite sera plus dure, alors autant profiter de ces pages !

Claude

Pages 17-18

Elle était continuellement à l'hôpital pour accoucher. Entre ses enfants hostiles, et qu'il terrifiait, les grossesses, les naissances, les rats, les meurtres de Lenox Avenue, les putains en bas de notre immeuble, son travail à Long Island (il partait tous les matins, coiffé d'un chapeau melon ou d'un feutre souple, en costume noir, chemise blanche, cravate sombre, l'air du pré­dicateur qu'il était, sa petite mallette à casse-croûte noire à la main) et son amour non payé de retour pour le Seigneur Dieu Tout-Puissant, rien d'étonnant que notre père soit devenu fou. Quant à nous, heureusement pour lui et surtout pour notre mère, nous accueillions et nous appropriions chaque nouvel enfant. J'éviterai le plus possible les généralités ; le lecteur comprend déjà, j'espère, que mon dessein, en écrivant ce livre, interdit cette forme de pensée ; ainsi je n'affirmerai pas que les enfants adorent les miracles, je dirai seulement que nous, nous les adorions. Un nouveau-né est un événement extraordinaire. Je n'ai jamais vu deux bébés qui aient la moindre ressemblance, physique ou même vocale. Regardez ce miracle de chair avec son crâne plus fragile qu'un œuf et qui, sans vous, ne pourrait vivre un seul instant ; miracle d'yeux, de jambes, d'orteils, et (surtout) de poumons. Il tâtonne en aveugle dans la lumière — car il est encore aveugle ! Que comprend-il à ce qu'il voit? ­Il a quelques cheveux qu'il va bientôt perdre, mais pas de dents; il fait pipi sur vous, il rote et, quand il a peur ou faim, sans savoir quel miracle il accomplit ainsi, il se sert de ses poumons. Vous le voyez découvrir qu'il a une main, puis des orteils ; bientôt il découvre qu'il vous a, vous, et puisqu'il a déjà décidé de vivre, il vous adresse un sourire édenté quand vous passez près de lui ; il roucoule et gigote quand vous le prenez, et, résolument hostile à la solitude, hurle quand vous le reposez. Commence alors pour vous l'extraordinaire aventure qu'est la connaissance de ce petit être. Vous apprenez, inconsciemment, à reconnaître la qualité et le sens de chacun de ses cris ; le cri qui vous informe qu'il a faim — celui qui indique qu'il est mouillé. Vous savez quand il est furieux, quand il s'ennuie, quand il a peur, quand il souffre. Selon le cri du bébé, vous vous rapprochez ou vous éloignez ou restez immobile. Et, là où je suis né, vous veillez sur lui, même pendant votre sommeil, car les rats adorent l'odeur des nouveau-nés et sont plus gros, bien plus gros qu'eux.

Quand il est parvenu à ramper sous tous les lits, quand il a manqué de mourir étouffé dans tous les tiroirs, étranglé par de la ficelle, quand il a réussi à se coincer, Dieu seul sait comment, derrière le radiateur, quand vous l'avez sauvé à la dernière seconde et par une seule jambe d'une chute fatale dans les escaliers dont il entreprenait l'exploration, quand il a failli s'empoisonner cent fois — votre œil est moins rapide que sa main — avec tout ce qu'il peut porter à sa bouche, il y a longtemps que vous vous êtes attaché à lui ou que vous avez quitté la maison.

Récapitulons. Moi, James, en août. George, en janvier. Barbara, en août. Wilson, en octobre. David, en décembre. Gloria, Ruth, Elizabeth et (quand nous pensions que c'était fini !) Paula Maria, au prénom choisi par moi, née le jour où mon père est mort. Tous en été.

 

Chassés de la lumière – 1967-1971. de James Bladwin, traduit de l’américain par Magali Berger, Postfast de Félix Boggio Éwanjé-Épée et de Stella Magliani-Belkacem. Ed. Ypsilon-contre-attaque.

Sans titre - 1