Le doux parfum des temps à venir
De Lyonel Trouillot

J’ai pris par hasard ce recueil de poésies à la médiathèque. Le hasard fait bien les choses. Ce livre m’interpelle. Plus exactement, c’est l’auteur qui m’interpelle ! Je n’avais pas fait attention que c’était un homme et, lorsque j’ai lu ces vers j’étais persuadée que c’était une femme qui écrivait :

Je suis pourtant ta seule archive
ton seul commencement.
Hors moi, seuls le vide et l’absence ont présidé à
ta naissance.
Moi seule t’ai voulue.
Et la nuit où tu es née, il n’y avait pour t’accueillir
ni ancêtre ni géniteur.
Ni prophète ni bonne marraine.

Rien qu’une femme marquée de la fleur de la honte.

 

Tout le recueil est d’une beauté extraordinaire.

Parlons-en de l’amour

Depuis la naissance de mes seins à eux-mêmes,
comme une chose nouvelle
soumise aux joies et aux épreuves qui mènent à
sa maturation,
depuis la naissance de mes seins à leur propre
convoitise et à celle des autres,
j’ai porté sur mon épaule la lourdeur du regard
des hommes.
J’ai aimé la nudité de mon corps bougeant dans
l’eau du fleuve.
Ils m’ont reproché de donner naissance à leur désir.
J’ai aimé les routes et les jardins sauvages.
Ils m’ont reproché d’attirer les violeurs par mon
inconséquence.
J’ai aimé les femmes, mes sœurs, leurs formes douces.
Ils m’ont reproché de ne pas tout sacrifier à la procréation.
J’ai aimé l’amour,
donné sans rechigner.
Et ils m’ont reproché de n’être pas la servante d’un seul.

Écrit par Lyonel Trouillot, qui a les mots justes et magnifiques pour parler des femmes, de leurs voyages…

 

La vérité.
Les guerres.
Les petites.
Celles qu’on dit d’intérieur,
tueuses de corps et d’âme
dans des maisons plus tristes que la mort.
La vérité.
La violence des nuits d’amour qui n’eurent d’amour
que la force sauvage de l’étreinte
avant l’ennui et la routine.
Les enfants endormis sans rêve,
déjà vaincus par le principe de ressemblance au
passé qui les engendra.
Si tristes, les enfants.

Le fil du recueil est en fait, l’histoire d’une mère qui raconte à son enfant, sa fille, son histoire. Pourquoi elle fuit, elle revisite les parfums violents de ses haltes et de ses errances.

 

Va, ma fille.
Capture la vie et libère-la.
Danse.
Cueille.
Restitue.
Déverse sur la tête du monde
une odeur d’offrande sans sacrifice,
une odeur d’abondance et de juste partage,
une bonne odeur de nouveau monde,
et les gens te demanderont l’origine de ton parfum
et l’adresse du parfumeur.
Tu leur diras que ce n’est pas définitive,
qu’il lui faudra encore grandir,
qu’il leur faudra la protéger.
Et les gens te demanderont quel est le nom de ce parfum
car les choses de ce monde ont toutes besoin d’un nom.
Tu leur diras : cherchons ensemble.

Pour l’instant nous l’appellerons le doux parfum des temps à venir.

 

Le doux parfum des temps à venir, de Lyonel Trouillot. Ed. Acte Sud – Essence.

 

Quel beau recueil de poésie, il m’a bluffé ! Il est à la fois très dur, réaliste. Pour la collection “Essences”, Lyonel Trouillot s’est prêté au jeu des réminiscences olfactives et c’est vraiment réussi ! Il y a de si beaux vers que l’on ne peut qu’avoir envie de les apprendre par cœur. Et voilà, j’ai commencé. Sa bibliographie se trouve sur Internet. C'est à mon sens un auteur à découvrir, ou à redécouvrir. Sa poésie est touchante, elle sonne juste, elle chante, même si son chant est loin d'être remplie d'espoir. je suis heureuse de l'avoir découvert.

Claude

                       9782330017736[1]