La bombe
de Franck Harris
 

Le 1er mai 1886, à Chicago, les ouvriers quittaient une manifestation quand la police a chargé.

Le 4 mai 1886, à Chicago, Haymarket Square, des centaines d’ouvriers (en majorité étrangers) sont rassemblés pour faire valoir leurs droits.
Une bombe explose, tue 8 policiers et en blessent des dizaines.

Un jeune homme Rudolph Chnaubelt est sur place, témoin de premier ordre, il est l’auteur de cet attentat. (Je ne vous dévoile rien, nous l’apprenons dès les premières pages).

Arrivé à la fin de sa vie, il ressent le besoin de raconter son histoire, ce 4 mai 1886, Chicago, Haymarket Square. Comment et pourquoi il a agi.

Ce jeune homme, émigré depuis peu d’Allemagne rêvait de fortune, de reconnaissance. Mais il se voit dès son arrivée à New-York puis à Chicago, refuser les articles qu’il voulait placer dans les journaux. Pour survivre, il est contraint à travailler dans des usines, dans des milieux difficiles avec des conditions de travail incroyables. Il subit comme ses collègues, en grande majorité émigrés eux aussi. Jusqu’au jour, où un journal s’intéresse à ses articles. Sa vie s’en trouvera amélioré, mais il continuera à écrire sur le sujet.

Il nous raconte les deux rencontres qui ont fait basculer sa vie : avec la belle Elsie, l’amour de sa vie, et avec Louis Lingg, celui qui deviendra son ami, son mentor.

Louis lui fait découvrir un monde, ils partagent les mêmes idées, ils vont aux mêmes réunions, ils mènent le même combat. Les tensions sociales et politiques grondent, les ouvriers se réunissent, se font entendre. Et puis, les policiers passent à l’attaque, la goutte qui fait déborder…

Je ne vous raconterai pas la suite, il faut en garder un peu. C’est un formidable livre, c’est sa première traduction en français. Ce très beau livre de Franck Harris, se lit d’une traite, il est captivant, vous vivez tout, j’ai appris plein de choses.

En plus d’être bien écrit, instructif, il est aussi très subtil, car il « marie » très bien la vie privée de Rudolph et sa vie sociale et politique. Ce n’est que du plaisir, je dirai presque que c’est un livre indispensable. Il faut savoir qu’il a été écrit il y a plus d’un siècle, et si l’on fait un rapprochement avec aujourd’hui, je crois que l’on peut avoir froid dans le dos !!!! Écrit sur 4ème de couverture : »Harris revient sur un épisode majeur des luttes sociales et politiques à l’origine du 1er mai ».

Ce chef-d’œuvre avait été salué par Charlie Chaplin, lors de sa sortie aux États-Unis en 1909.

Merci à l’excellente maison d’éditions La dernière goutte !

Claude

 

Page 87
Et nous fûmes immédiatement présentés l'un à l'autre. Nos regards se croisèrent avec franchise ; mais cette fois-ci, aucune secousse ne vint m'électriser. Il avait les yeux gris sombre, les pupilles et les cils noirs ­yeux singulièrement insistants, scrutateurs, mais sans rien de cette brillance merveilleuse que je leur avais attribuée d'abord. Et cependant, leur pouvoir surnaturel se manifesterait souvent dans les mois à venir. Tandis que je scrutais la physionomie de Lingg, m'efforçant de graver ses traits dans ma mémoire et de comprendre la source de ce que sa personnalité avait d'anormal et d'extraordinaire, Mlle Miller lui reprocha de n'avoir rien dit de ses faits d'armes du jour de l'émeute.

Je n'ai rien fait, répondit-il, d'une voix très lente et très douce.

Mais si ! s'exclama-t-elle, enthousiaste. Tu as mis le policier K.O. et sauvé ce garçon, avant de t'éloigner comme si de rien n'était ! Je vois très bien la scène. M. Schnaubelt nous a tout raconté. Mais pourquoi ne m'as-tu rien dit ?

Il haussa les épaules.

Page 207
Lorsque Lingg entra chez moi, que nos mains se joignirent et qu'il me fixa droit dans les yeux de son regard si tranquille, je fus heureux : j'étais prêt, et cela me faisait jubiler. Le corps saisi d'un grand frisson, je ressentis pour la première fois le plaisir de pouvoir me considérer, sous ses yeux, comme un égal. La mort a sur les individus cet étrange pouvoir : lorsque vous acceptez de marcher dans son ombre, vous vous sentez l'égal de toutes les créatures qui vont sous le soleil.
- Je constate, dit Lingg d'une voix calme, que tu es décidé. J'espérais le contraire.
- J'ai fait ma valise ; je suis prêt, répondis-je, d'égal à égal désormais.

Il alla à la fenêtre et s'y tint un moment, à regarder dehors. Je le rejoignis ; il se retourna et nos regards se croisèrent.
- Je me demande souvent, Rudolph, dit-il en me posant la main sur l'épaule, si ce monde qui est le nôtre va à sa perte ou à sa rédemption... Après tout, il se peut que l'homme ne parvienne jamais à accomplir le bien qu'il porte en lui. Il a dû y avoir d'innombrables échecs sur d’autres mondes. Pourquoi cette boule de terre aurait-elle plus de succès ?

 

La bombe de Franck Harris, traduit de l’anglais (États-Unis) par Anne-Sylvie Homassel. Éd. la dernière goutte.

Sans titre-1