Les tendres plaines

de Yoko Ogawa 

Ruriko, est une femme battue par son mari ophtalmologiste. Un jour, blessée par l’infidélité de celui-ci, elle décide de partir. Elle quitte Tokyo pour se rendre au milieu des bois, dans un chalet appartenant à ses parents. Pages 13-14. Après le départ de mon mari, j'ai commencé à me préparer. J'ai pris au fond du placard les deux plus grands sacs de voyage, j'en ai rempli un de tous les vêtements qui me tombaient sous la main, et dans l'autre j'ai mis tout ce qui m'était nécessaire pour le travail sur lequel j'étais : l'ensemble de plumes, l'encre, le papier, la règle... Et après avoir un peu réfléchi mes médicaments, ma carte de crédit et mon fer à friser.

Ensuite, j'ai envoyé un fax à ma commanditaire pour la prévenir que mes coordonnées allaient changer, j'ai vérifié les horaires des trains à grande vitesse pour le Nord-Est, et pour finir j'ai téléphoné au "Grasshopper". C'était l'ancienne auberge "Asa­hiya", et quand mon père avait fait construire le chalet il en avait confié l'entretien à la proprié­taire.Elle part pour essayer de retrouver sa sérénité, juste le silence, les bruits de la forêt, et son travail. Elle est calligraphe. Elle se plonge alors dans les mémoires d’une ancienne médium, dont elle recopie le livre. (histoire à rebondissements, qui nous suivra tout au long du livre). Elle se balade dans le silence des bois, lit, voit un peu la tenancière de l’auberge.

Un jour, en se promenant, elle rencontre ses proches voisins, un trio insolite composé de Nitta, un ancien pianiste renommé, qui ne peut plus jouer en public. Page 66. — En présence de quelqu'un, même d'une seule personne, ses doigts ne peuvent plus bouger. Tous les professionnels ont le trac, mais ils peuvent être très tendus, dès qu'ils commencent à jouer, la mu­sique jaillit sans interruption. Parce que les doigts bougent à un niveau de conscience différent de celui qui est à l'origine des battements du cœur ou du trac. Mais dans le cas de Nitta c'était radicale­ment différent. C'est une sorte d'affection nerveuse.

Elle avait prononcé lentement le mot affection comme s'il était particulier.
—   Il n'a pas pu choisir de faire uniquement des enregistrements ?
—   Il semble que cela n'a pas été possible. Il pa­raît que c'était pareil même si le directeur artistique et les techniciens du son sortaient du studio afin de le laisser jouer seul. Dans tous les cas, le fait que quelqu'un puisse l'écouter jouer du piano l'angoissait, le terrifiait et le plongeait dans la confusion. Et ses doigts qui ne pouvaient plus frapper le clavier sont restés comme une blessure.
— Vous croyez que même en ma présence il ne pourrait pas jouer ?
— Oui, je crois, m'a-t-elle répondu après un ins­tant de réflexion.
— Même du clavecin ?
— Oui...

 Il s’est reconverti en facteur de clavecin, sa jeune apprentie, Kaoru, une jeune femme dynamique, et le chien aveugle et sourd. Commence alors la découverte des autres, leur attirance mutuelle, attirance particulière entre ces trois personnages chargés de leurs secrets. Ils passent des moments formidables entre silence, musique et longues soirées pleine de rires et d’échanges. Pages 34-35. Alors qu'il avait devant lui quelqu'un de totale­ment néophyte qui lui posait des questions idiotes, dans la mesure où le sujet de la conversation tour­nait autour du clavecin, Nitta était extrêmement attentif au point de me plonger dans la confusion et parlait en choisissant ses mots avec précision.
…/…
— Kaoru, voulez-vous jouer un petit quelque chose pour notre invitée ? demanda Nitta.
Il n'avait pas parlé d'une manière tranchante comme pour lui donner un ordre, le ton de sa voix était plutôt doux, mais il contenait quelque part une force profonde et inébranlable. Une force qui s'emparait aussitôt de la conscience de la personne à qui il s'adressait et qui, tout en donnant l'illusion de couper le souffle, n'en était pas pour autant désagréable.
— Oui, répondit Kaoru, et elle alla prendre place devant le clavecin blanc au dessin de lac. Je ne suis pas douée du tout, vous savez. Excusez-moi, dit-elle et penchant la tête comme si elle était désolée, elle posa les doigts sur le clavier.

Alors qu'elle jouait juste sous mes yeux, j'avais l'impression que le son me parvenait d'un endroit extrêmement lointain. On aurait dit qu'il conte­nait la mémoire d'un temps illimité auquel per­sonne n'avait touché. Le tranchant et la douceur,la magnificence et la grâce, la pureté et l'ombre, des impressions contradictoires jaillissaient ainsi en même temps pour se fondre aussitôt en une seule.
En tendant l'oreille encore plus, je pouvais dis­cerner les imperceptibles résonances entre chaque son. Mais ce n'était peut-être que la respiration de Kaoru.
Ses poignets fins dépassant des manches de son sweat-shirt, légèrement penchée en avant, elle dé­plaçait ses doigts avec aisance. Le rayon de la lu­carne qui déclinait vers l'ouest éclairait maintenant ses pieds. Lèvres serrées, je retenais ma respira­tion.

Nitta avait les yeux rivés sur l'extrémité des doigts de Kaoru. Seul Dona, indifférent au chant du cla­vecin, se léchait les babines avec sa langue rose pâle.

Les mois passent, et, un jour Ruriko arrive à l’improviste chez Nitta. Elle les surprend : Nitta habité d’un calme dense, en train de jouer du clavecin, les tendres plaintes, juste pour Kaoru. Page 142. Quand j'ai commencé à voir le toit couleur de haricot rouge, j'ai entendu le son du clavecin. Au début il résonnait si faiblement que j'ai cru à une illusion mais il s'affermissait à chaque pas que je faisais Comme toujours à travers les fenêtres aux rideau ouverts se reflétait la lumière du spot qui éclairait le clavier. Je me suis dit que c'était Kaoru et l'instant d'après me suis rendu compte de ma méprise.
J'ai concentré à nouveau mon regard et j'ai vé­rifié l'une après l'autre les choses qui se reflétaient dans la lumière orangée. Les verreries alignées sur le mur, les skis, la valise en cuir qu'il aurait dû em­porter à Hokkaido, quelques chaises, le piètement du clavecin à la française... Rien n'avait changé.
Et pourtant une erreur irrémédiable s'était glis­sée quelque part. Nitta jouait du clavecin.
À côté de lui se tenait Kaoru. Une main posée sur le couvercle, l'autre sur le dossier de la chaise de Nitta.
J'ai serré sur mon cœur le carton de Dona im­prégné de son odeur. C'est vrai, où était donc Dona ? Je ne le voyais ni dans le living ni dans le jardin. Il était peut-être blotti dans un coin de la pièce non éclairé ou quelque part dans la cuisine, dans un angle mort par rapport à moi.
C'étaient "Les Tendres Plaintes". Le premier mor­ceau que j'avais entendu. Kaoru l'avait joué et Nitta m'avait appris son titre ; ce même morceau, c'était lui qui le jouait maintenant.
Ses doigts frappaient le clavier et de son corps émanait une atmosphère qu'il n'avait jamais déga­gée pour moi. Différente de lorsqu'il se trouvait dans l'atelier ou sur le lit. Ses doigts se déplaçaient avec élégance, ses oreilles à l'écoute du son, ses yeux au lointain. Tout était empreint à la fois d'une grâce mystérieuse et d'une aisance libérées après si longtemps.
"Les Tendres Plaintes" arrivaient à l'endroit le plus impressionnant. Sa main droite flotta dans l'espace pour aller saisir l'extrémité du clavier avant de se rapprocher à nouveau de la main gauche. Le lac dessiné sur le couvercle, de la même couleur que la lumière, brillait dans l'obscurité. Je ne voyais pas très bien le profil de Kaoru en contre-jour, mais à l'expression de sa main posée sur le dossier je sen­tais qu'elle était heureuse.
J'eus l'impression qu'ils étaient enlacés. Ils étaient plongés dans un profond bonheur, très éloigné du lieu auquel lui et moi avions eu accès. Ils n'avaient pas besoin de plaisir physique. Et cruel­lement, en un instant ils venaient de me le faire comprendre. Je me sentais misérable d'être arri­vée par hasard en pleine célébration secrète. Et, m'apercevant que tous les mots que j'avais déver­sés sur Kaoru dans la journée n'avaient aucune signification, j'ai chancelé.
J'ai déposé le carton de Dona le long de l'entrée. Le bruit de mes pas, les battements de mon cœur et le froissement du chiffon dans son carton étaient impuissants devant le clavecin. Tout était dans ses résonances. J'ai fui sans attendre. Derrière moi, "Les Tendres Plaintes" abordaient leur point culminant.

Les Tendres Plaintes, de Yôko Ogawa, traduit du japonais par Rose-Marie Makino-Fayolle et Yukari Kometani. Éd. Babel.

Quel magnifique livre ! Le regard porté sur la nature, sur ses sonorités, sur l’intensité de ses nuits, sur l’indicible solitude des hommes, sur leurs relations fugitives et mouvementées lui donne une résonnance mystérieuse.

J’ai aimé ses silences, les relations entre les gens, leur distance, leur attirance… Ceci ajouté à la belle écriture de Yôko Ogawa m’a fait passer de belles heures de lecture. Il délivre à lui seul un calme intense mêlé à une curiosité où une envie de rencontrer les personnages et d’écouter avec eux les Tendres Plaintes de Rameau.

Claude

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