Berlinoise
de Wilfried N’Sondé

Le 9 novembre 1989, le mur de Berlin tombait.
Stan et Pascal, deux français, l’un professeur d’allemand, l’autre banquier, décident d’aller passer le dernier week-end de l’année à Berlin la libérée. Dès leur arrivée, Stan tombe sous les charmes de la belle Maya, une jeune métisse anciennement d’Allemagne de l’Est.
Pour ce premier nouvel an depuis la réunification, Berlin est en effervescence, Berlinois et touristes sont au rendez-vous. Le vent d’espoirs souffle dans les rues, la magie est là, toutes les conditions pour un monde nouveau à venir sont réunis.

La rencontre de Maya et de Stan se transforme rapidement en une passion dévorante. Page 48. Mes premières semaines de vie à Berlin m'ont laissé l'impression d'une existence menée tambour battant, sans trêve, le souffle toujours haletant, une cadence folle, des sorties nocturnes quasi quotidiennes dans les bars enfumés, dans les clubs, les salles de concert, et surtout ce flot continu de mots d'amour. Les plus beaux étaient ceux que Maya me murmurait au beau milieu des nuits froides de février quand la torpeur de son corps presque endormi cherchait instinctive­ment le mien. Des matinées à piquer des fous rires interminables à cause de ses sous-vêtements bon marché qu'elle portait pourtant à merveille, et elle se vexait un peu quand je la taquinais en les appe­lant ses "culottes démocratiques". J'étais convaincu d'avoir tout le temps d'une vie pour elle. Quand arriva le mois de mars, j'ai prié pour que se mul­tiplient les jours de pluies glacées qui nous dissua­daient de sortir, nous restions des week-ends entiers collés l'un à l'autre sous les draps. Les deux jeunes hommes décident de tout abandonner en France et de rester à Berlin. Musiciens amateurs dans leurs anciennes vies, ils en font leur métier.
Pendant quelques mois, c’est le paradis, la fête tous les soirs, la liberté comme mot d’ordre.

Puis, peu à peu, on entend parler aux informations de Skinheads d’ancienne RDA qui ont tué un jeune afro-allemand, puis un second… Au fil de ces évènements Maya s’étiole, elle qui en ex RDA ne se sentait pas complètement acceptée au vue de la couleur de sa peau, mais où jamais on ne lui avait fait de mal pour autant, vit ces atrocités avec beaucoup de violences et de révoltes. Ils mettent à jour (pour elle) ce qui « fonctionnait bien » en Allemagne de l’Est avant le 9 novembre 1989.

Alors, la liberté, mais à quel prix ?

Maya et Stan se déchirent, l’incompréhension s’installe peu à peu, au fil des évènements.

Ce livre est un hymne à l’espoir, la liberté et l’amour. On y découvre aussi, le dessous des cartes ! Tant que l’espoir est là, tant que les choses ne sont pas vraiment mises en place, tout va bien. Mais quand tout se matérialise, l’espoir est mis à mal, l’espoir d’un monde utopique décline et la chute est très dure.

Berlin Ouest et Est avant 1989, j’ai beaucoup et bien connu. Je comprends la déception qu’a dû ressentir  une partie de la population dans des actes aussi terribles, aussi gratuits que les lynchages sont venus salir les beaux rêves. Quand la pauvreté, les problèmes économiques ont éteint la petite flamme d’espoir d’un monde meilleur pour certains des ex habitants de RDA. Mais, je crois que la liberté des peuples n’a pas de prix, c’est ce que nous avons de plus précieux, partout dans le monde il y a malheureusement des extrémistes, d’un côté comme de l’autre. J’ai trouvé les différences de mentalité très bien décrites, la découverte de la liberté par Maya est merveilleusement narrée, les excès qu’elle engendre également. On voit Berlin changer. Pendant 18 mois, on la suit, cette ville magnifique, se transformer, pas seulement au niveau de l’architecture, mais également dans ses mentalités. Page 116. Je réalisai que les lieux de nos joies, de nos tris­tesses, de nos peurs et de nos espoirs disparaîtraient sans doute. Les maquettes géantes des entreprises multinationales qui dévoilaient en miniature notre Berlin à venir le confirmaient.

Des immeubles de verre y verraient bientôt le jour, des gratte-ciels pour abriter les sièges sociaux des plus grandes banques de la planète, des maga­sins de mode, de géantes galeries marchandes cou­vertes, lumière artificielle, toutes sortes de produits à portée de main, restaurations rapides, des com­merces bien rangés les uns à côté des autres. Les mêmes enseignes que de Madrid à Sofia en passant par Paris, des sanctuaires du triomphe de la société de consommation sur plusieurs étages.

En regardant plus loin du côté du Reichstag, j'aper­cevais Berlin l'agile qui jouait à cache-cache avec le conformisme en provenance de Bonn dans des valises en cuir et carton rigide. Une autre folie, celle d'ordonner nos rêves, les transformer en des objets lucratifs. Ils venaient vêtus de costumes trois pièces bien coupés, attachés cases encombrés de plans clés en main pour tailler rapidement à la ville sa panoplie présentable de capitale d'hier et de demain. A proxi­mité des endroits qui avaient accueilli la convulsion révolutionnaire on dansait la valse de grosses ber­lines flambant neuves conduisant des fonctionnaires sérieux et pressés. Ils avaient déjà rasé les chapiteaux qui trônaient de l'autre côté du Tiergarten. Clémen­tine, Maya, Pascal et moi adorions ce temple de la musique en plein air pour avoir assisté là-bas à des concerts extraordinaires les soirs d'été, effluves de marijuana, bonne humeur, rythmes du monde entier, une atmosphère particulière. Maya aimait y siroter un cocktail au fort goût de menthe et de rhum, Pascal rigolait, un gobelet de bière à la main et Clémentine un peu Stone tanguait mollement d'avant en arrière.

À la place se bâtissaient les symboles imposants de la Nation, des salles de conférences, des espaces informels de discussion, toute la panoplie du proto­cole, des édifices faits pour durer et livrer une image à la hauteur des nouvelles ambitions du pays réu­nifié, et autour desquels patrouilleraient les forces d'un ordre nouveau.

L’amour avec toutes ses contradictions, avec toute sa sensualité, avec toute sa folie est délicieux à suivre dans ce beau roman de Wilfried N’Sondé.

Je ne connaissais pas l’auteur avant ce livre, j’ai trouvé ce dernier sous une pile de livres de ma librairie, il aurait mérité à mon avis d’être mis en valeur. Au-delà de l’histoire d’amour, il nous permet de suivre l’histoire de Berlin pendant ces 18 premiers mois de liberté. 4ème de couverture. Texte solaire et sensuel, Berlinoise est un hymne au désordre, à la poésie des corps, à l'ardeur et à la can­deur, dans lequel Maya la femme et Berlin la ville sont comme deux incarnations jumelles de l'utopie. Porté par un air de blues qui raconterait l'apprentissage de la désillusion, ce roman d'une éducation politique et sentimentale compose tout à la fois une déclaration d'amour et une lettre d'adieu à la folle jeunesse.

Claude

Première page.
J'ai rencontré Maya le 30 décembre 1989. Pascal et moi étions arrivés à la gare de Berlin Zoologischer Garten le matin même, la mine pâteuse, le cerveau encore embrumé par des effluves d'alcool, survoltés malgré la fatigue après une courte nuit passée dans le train en compagnie d'autres touristes impatients de participer à la fête. Les bouteilles de bière, de vin et de mousseux avaient circulé entre les compartiments et les wagons dès la frontière belge. Nous avions com­munié car nous croyions tous à l'illusion d'un ren­dez-vous du monde entier sur la scène de l'Histoire. Berlin l'exubérante ressuscitait, elle portait des habits d'apparat, une sorte de carnaval improvisé au rythme cacophonique des masses et des maillets contre le béton, la liesse et une réelle insouciance partout dans les artères de la ville en pleine effervescence, dans les bars et les cafés, un bouillonnement, une excitation juvénile dans l'atmosphère. Nous nous sommes tout naturellement mêlés à l'allégresse générale, pourquoi ne pas arracher quelques morceaux de ciment graffités à emporter comme autant de trophées pour dire fièrement, plus tard, que nous avions été de la partie.

Berlinoise de Wilfried N’Sondé. Éd. Actes Sud.

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