Avec Giacometti
de Yanaihara Isaku

Ce livre est pour moi un petit chef d’œuvre. On y découvre le quotidien de Giacometti pendant les années 50. Sa vie, mais aussi les courants de pensées, de l’art, les discussions avec ses amis, son obsession pour faire le portrait de Yanaihara Isaku.

Ce dernier est un jeune japonais, venu en France en voyage d’études. Arrivé pratiquement à la fin de son séjour, il devient ami avec Giacometti, et celui-ci décide de peindre son portrait. Mais ce que ne sait pas le jeune japonais, c’est que le peintre ne sera jamais satisfait de son travail, et effacera jour après jour les toiles. Pendant des mois durant, il s’acharnera à faire et refaire le portrait, Yanaihara Isaku se verra obligé de retarder les voyages qu’il s’était prévu avant son retour pour le Japon. Page 115. Je gardais la pose et Giacometti continuait de peindre, continuait à chaque seconde (ou toutes les deux ou trois secondes) de fouiller mon visage avec ses yeux sanglants. Continuait de marmonner: "Ça va mal!" "Impossible!" "Merde!"

—Tout de même, il faut que je vous dise, j'irai en Égypte quoi qu'il arrive.

— Absurde ! Vous comptez vous engager comme volontaire pour mourir au combat dans le désert du Sinaï, c'est cela? Et depuis quand avez-vous fait alliance avec les Égyptiens?

— Ce n'est pas avec les Égyptiens d'aujourd'hui que j'ai fait alliance, mais avec les Égyptiens du passé. Je suis, moi, l'allié des Pyramides. J'entends les Pyramides qui m'appellent.

— Moi aussi, elles m'appellent. Seulement, pour moi, votre nez est déjà une pyramide. Votre visage est merveille si je pouvais attraper un peu cette petite pyramide qui est au milieu de votre visage. Et pas seulement le nez, toutes les parties de votre visage entièrement faites de pyramides... qui sont, je crois, à peu près impossibles à rendre.

En continuant son travail, il dit encore ceci: "Vous êtes les Pyramides en personne, alors quel besoin d'aller jusqu'en Égypte tour les voir, hein? Aucun. Sûrement, oui, l'art égyptien est ce glue l'humanité a produit de meilleur, mais y aller en touriste qui ne fait que passer, aucun intérêt. Vous êtes philosophe, non? Et pour finir, il repoussera celui-ci aussi. Tous les jours, pendant des mois, il passe une grande partie de son temps à poser, en écoutant les encouragements de Giacometti qui n’est jamais content de son ouvrage. Page 89. Aujourd'hui, pas de "merde !" criés à la volée, le travail s'est déroulé dans une relative sérénité. "Encore un petit effort, disait-il, je me sens tout près de la vérité." Et puis, le travail se poursuivant: "Il y minutes, votre visage était à peu près au point. Cela faisait un portrait si beau 'aurais voulu voontrer, même les yeux étaient parfaits. Mais maintenant il s'est envolé, il n'y a plus rien dans le tableau. — Oh non, vous auriez dû me le faire voir quand il était encore temps! — C'est bon, votre visage reviendra vite. La peinture, dit-il encore, est toute vraie ou toute fausse. Si j'attrape ne serait-ce qu'un bout de vérité, si je peins une seule ligne juste, cela fera tout de suite une peinture formidable... de la peinture comme jamais personne n'en a peint. Quelle merveille! même si je n'arrive pas à imaginer ce que ce sera.

Dans ce livre, on découvre leurs conversations, leurs tempéraments, leurs relations avec Annette, la femme de Giacometti, les amis, surtout Genet… Page 100. Je reçus, cadeau de Miro, un exemplaire du livre qu'ils me dédicacèrent tous les trois. Contrairement à Miro, attentif et discret, le poète Prévert n'arrêtait pas de blaguer, il jetait des mots d'esprit la ronde, bouffonnait d'une voix pâteuse. Ivre? Non, il agissait en toute lucidité. Bizarrement drapé dans son manteau, le chapeau tendu en avant, Prévert s'amusait à jouer les clochards. Giacometti, lui aussi excellent dans les rôles de clochard, lui donnait la réplique au milieu de cette assemblée transformée un moment en scène de comédie burlesque. Les deux compères, s'ils ne se fréquentaient plus guère aujourd'hui, avaient au tournant des années 1930 — aux grandes heures du mouvement surréaliste — vécu sous le même toit. Quant au génie comique de Giacometti, il faut se souvenir que tout jeune il rêvait déjà de marcher sur les traces de Chaplin. Une salle de restaurant avait été louée pour un dîner privé d'une trentaine de couverts, réunissant les artistes de la galerie Maeght et leurs épouses. L'ambiance était joyeuse. Après un facétieux dis­cours de bienvenue prononcé par Prévert dans un fou rire général, les conversations fleurissaient selon les humeurs des uns et des autres. Je discutais philosophie avec le peintre Bazaine et parlais de l'Espagne avec la gracieuse épouse de Miro assise à mes côtés. En face de moi, le souriant Paulo Picasso qui avait le visage éner­gique de son père s'entretenait avec Pierre Prévert, frère du poète et directeur du cabaret avant-gardiste La Fontaine des Quatre-Saisons. C'est alors que Prévert et Picasso s'engagèrent soudain dans une violente polémique sur l'amour et l'appétit. Lequel était k plus important? Prévert soutenait que c'était l'amour (faire l’amour*) qui était le sel de la vie et la raison de vivre, tandis que pour Giacometti, l'amour, c'était comme le besoin de manger, qui était un besoin encore plus essentiel, la preuve, disait-il, c'est que l’amour ne dure qu'un temps mais que de la naissance à la mort  les humains ne cessent de manger. Chacun défendait son opinion mordicus le débat, tournant en rond, se perdit au milieu des éclats de rire.

Le Paris de ces années d’après-guerre, où les gens se retrouvaient au café pour refaire le monde, et osaient se parler sans écran interposer.

Le livre est illustré de photographies le Giacometti, d’Annette, de Genet et de Yanaihara Isaku.

Cela fait quelques semaines que j’ai lu ce livre, alors les exemples ne sont peut-être pas forcément pertinents. J’ai égaré ma feuille de notes !!!

À bientôt

Claude

Première page

PARIS est une ville qui possède un charme mystérieux pour nous autres étrangers. Je ne veux pas parler du raffinement, de l'élé­gance brillante à quoi nous l'associons quand nous disons Hana no Miyako —la Ville  Fleur. Cette beauté-là est bien réelle, mais elle est souvent l'expression d'un snobisme petit-bourgeois, une formule publicitaire à l'usage des touristes. Je dirais plutôt: Paris, froide ville de pierre grise. Chacun retranché dans sa vie, comme l'huître dans sa coquille, coquille d'huître agrippée au rocher, défendant obstinément ses habitudes routinières. Même le brillant de façade et l'amabilité nous accueillent le plus souvent pour mieux nous repousser. C'est pourquoi, quand nous séjournons un moment à Paris, nous vient l'envie de fuir cette ville maussade, aller ailleurs, dans un endroit plus gai, plus naturel. Pourtant dès que nous allons voir ailleurs, Paris se met à nous manquer terriblement, on voudrait vite y retourner: arrivé à Paris, on respire. J'en ai fait l'expérience chaque fois que je partais en voyage depuis Paris, mais la plupart des Japonais que j'ai connus en Europe me disaient la même chose, c'est donc que Paris est doué d'un charme particulier qu'on ne rencontre nulle part ailleurs. Un charme difficile à élucider, mais dont l'extrême degré de liberté dont on jouit ici semble être la principale composante. Il n'existe sans doute pas d'autre endroit au monde où l'on soit aussi pleinement à son aise qu'à Paris.

Durant les mois d'août et septembre, j'avais voyagé en Grèce, en Italie, touché par le souffle de l'Antiquité et ivre de soleil, je ne réussissais pourtant pas à oublier Paris. Mais il y avait dans mon cas, outre les bonheurs ordinaires dont j'ai parlé plus haut, d'autres éléments qui me faisaient regretter Paris. Le premier était la pensée du retour au Japon. Car j'étais arrivé au terme d'un séjour de deux ans: en regagnant Paris, j'allais devoir préparer d'urgence mon départ, prévu pour début octobre. Et dans le même temps, chaque fois que je pensais à Paris, je pensais à Giacometti.

Avec Giacometti de Yanaihara Isaku, traduit du japonais par Véronique Perrin. Éd.ALLIA.

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