Une autre jeunesse
de Jean-Hugue Huguenot

Il y a des livres dont je ne me lasse pas. Comme je vous l’ai déjà écrit, je relis beaucoup les miens. À mon avis, on ne peut pas saisir toutes les subtilités en une seule fois en fonction du livre, de son état de fatigue…, et puis, un livre n’est pas le même si on le lit à 20 ans ou à 50 ans ! Je n’ai pas non plus toujours envie de lire les livres de la médiathèque, j’aime quelquefois avoir leur exclusivité (mais je ne suis pas millionnaire, alors je relis !). J’y emprunte des livres d’arts, de jardinage, de voyage, d’écologie etc.

En allant choisir un livre (chez moi cette fois), j’ai relu un passage de ce beau livre, et, je me suis demandée, s’il revenait que penserait Jean-Hugue Huguenot de notre façon de vivre et de la société en 2015. Il était visionnaire car ce livre a été écrit en 1961, deux années avant sa disparition. Vous allez comprendre en lisant ce passage.

Claude

 

Leur solitude

On se revoit, n’est-ce pas ? On se téléphone. Prenons même rendez-vous tout de suite: voulez-vous demain ? Voulez-vous ce soir ? Ne nous quittons pas encore ! Sans doute n'avons-nous rien à nous dire, mais nous boirons tous ensemble, nous nous regarderons, nous nous serrerons bien les uns contre les autres, nous n'attendrons pas la mort tout seuls !

Il me semble qu'il augmente sans cesse, le nombre de ces malheureux que terrorise la perspective d'une soirée solitaire et qui, de leurs ailes blessées, volettent de dîner en dîner, de rendez-vous en rendez-vous, se raccrochant tant bien que mal, pendant les heures creuses qui leur restent et où la pesanteur de leur vide les aspire, au perchoir d'une télévision, d'un cinéma, d'un journal ou d'une fille. « C'est la vie moderne, soupirent-ils. On n'a plus de temps pour soi. » Ils hochent un peu la tête et ils cachent, de leurs paupières un instant recueillies, leurs yeux déserts.

C'est vrai que le monde moderne, ce monde savant qui prévoit tout, qui a réponse à tout, a négligé jusqu'ici le petit problème de notre intimité, de nos relations avec nous-même, ou plutôt s'est appliqué à le supprimer : travail en équipe, transport en commun, loisirs dirigés, tables rondes, brain-trusts, syndicats, associations, groupements et regroupements, depuis les grandes organisations politiques jusqu'aux détes­tables petites bandes de quartier, petits cénacles mondains — malheur à l'homme seul, malheur à celui qui n'a pas de relations, qui «ne participe pas », comme l'écrivait un de ces humanistes modernes qui, dans l'orgueil de leur naïve générosité, ont prétendu substi­tuer à la religion une espèce d'idéal humanitaire et social, fondé sur le copinage viril et l'aide aux familles nombreuses.

Voilà donc les clans formés, les rangs serrés, cha­cun bien à sa place, numéroté, daté, comme un œuf dans sa boîte. Après tout, c'est un gage d'ordre et de paix: les solitaires sont des subversifs. Ils rêvent du pouvoir. Ils font des œuvres. Ils inquiètent le peuple. César, Pascal, Napoléon, Beethoven, Chateaubriand, Flaubert... C'est dans la solitude que se sont déve­loppés leur dangereux génie, leur personnalité, leurs oppositions. « Ne soyez pas différents ! nous crie le monde moderne. Achetez standard, prenez le menu type, faites comme tout le monde: ressemblez-vous les uns les autres ! » Et grâce à des techniques ache­vées d'éducation, de propagande, on commence à pou­voir fabriquer des générations entières sur le même modèle, par exemple (comme dans ces miroirs de tailleurs qui renvoient indéfiniment la même image) des millions de petits Américains en chemises à fleurs, la bouche entrouverte, ondoyant du ventre devant une machine à sous.

 

Quant à la maison, au home, au «chez-soi », il a depuis longtemps cessé de protéger notre solitude. Les autres y ont d'abord introduit leurs voix; maintenant ils y promènent leurs visages, sur de petits écrans. On construit déjà des appartements sans portes, ouverts à tout venant, on bâtit des maisons de verre, et le jour viendra peut-être où nous vieillirons tous ensemble dans un immense H.L.M. sans cloisons, une sorte de parc à bestiaux, une arche de Noé qui ne nous sauvera pas.

Mais, pour beaucoup, les contraintes de la vie moderne servent aussi de bonne excuse à la nullité de leur vie intérieure. Ceux qui pourraient le plus facile­ment échapper à de telles contraintes, les plus riches, les plus désœuvrés, sont aussi les plus acharnés à sor­tir, à se lier, ou plutôt — selon une expression qui évoque bien leur lassitude, leur poignée de main pares­seuse et liquide — à « se répandre ». La solitude les effraie, comme elle effraie tous ceux que nul amour n'occupe, ou que nulle curiosité, nul combat ne distrait de l'obsession fatale: «Le temps passe!» L'ennui est une préfiguration de l'anéantissement éternel, et c'est l'ennui, la peur, la peur de la mort, qui les jette hors de leur chambre et les précipite les uns contre les autres, parlant, faisant du bruit, des gestes, avides d'interpo­ser, entre eux et la vision inévitable qui se dresse au bout de leur route déserte, des écrans de fortune.

Le succès de Françoise Sagan n'est pas un hasard: elle parle de l'ennui à des gens qui s'ennuient. La médio­crité de ses héros rassure les lecteurs. Elle les exalte même, car Françoise Sagan excelle à évoquer cette ivresse propre au dégoût, cette euphorie du désespoir — pareille à l'ultime volupté des pendus — et qui donne sans doute à ses lecteurs, sur le moment, un petit avant-goût de destinée tragique, d'aventure spirituelle.

Passe encore de ne pouvoir supporter la solitude; le drame est de ne pouvoir lui échapper. Les hommes du XXe siècle, parce qu'ils sont de moins en moins soli­taires, sont justement de plus en plus seuls. Toutes les proies s'évanouissent entre leurs mains; au milieu de tant de bruit, c'est encore le temps qu'ils entendent; et à travers tant de visages, dont la transparence n'arrête pas leurs regards, c'est toujours la mort qu'ils aper­çoivent, comme la seule réalité, la seule évidence, la seule chose vivante en ce monde.

Peut-être même la seule désirable. Ils ne trouvent personne à aimer dans ce ballet de fantômes — pas un être qui puisse les occuper plus longtemps que durant les quelques instants où ils frémissent entre ses bras — et ils songent que le sort est injuste: cet être existe sûre­ment quelque part, il suffirait d'un hasard.., sans com­prendre que ce n'est pas la rencontre qui crée l'amour, mais l'amour qui crée la rencontre. Benjamin Constant note dans son Journal que le besoin d'aimer revient périodiquement, comme le sommeil ou l'appétit; le miracle est justement que cette soif insatisfaite finisse presque toujours par trouver son objet, comme si le visage que nous aimons était son œuvre, avait tout à coup jailli de nous-même, et que le hasard, dont on cherche vainement les lois, dont l'apparente gratuité nous émerveille et nous torture, ne fût tout simplement que la matérialisation de nos rêves.

Les grandes amours sont des amours de solitaires. Les rêveries de l'adolescent, son désir éperdu d'aimer, ses longs dimanches traversés de sylphides préparent, accumulent, cristallisent, dans le secret de leur recueillement douloureux, les aliments dont sa passion se nourrira. Racine disait que sa pièce était presque faite lorsqu'il ne lui restait plus qu'à l'écrire; l'amour est presque né lorsqu'il ne lui manque plus que son objet.

Hélas ! l'image de cet adolescent solitaire, souvent, n'est plus qu'une image d'Épinal. Je connais des petits garçons de treize ans qui organisent déjà des surprises-parties — et qui s'y ennuient. On possède aujourd'hui avant d'avoir désiré. On satisfait sur-le-champ la moindre de ses gourmandises. À tous les niveaux de l'échelle sociale nous sommes des enfants gâtés — ou plutôt des enfants qui se gâtent, qui se passent tous leurs caprices, ne se refusent rien, ne se privent de rien, ne se résistent jamais.

 

Une autre jeunesse de Jean-Hugue Huguenin. Éd. Points.

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