Physique de la mélancolie
de Guéorgui Gospodinov

 

Vous est-il déjà arrivé de ne pas arriver à écrire un billet sur un livre que vous adorez, que vous ne quittez pas depuis quelques mois… un livre que vous qualifiez d’OVNI dans le monde de l’écriture actuelle !!! Éh bien moi, c’est ce qui m’arrive avec ce livre. C’est une perle, je lis et relis des passages, et ça me fait toujours le même effet. Mais je sèche sur le billet !

Il est impossible de le résumer, et je serai tentée de vous dire d’aller lire les blogs qui en parlent, ils en parlent très très bien, et surtout le meilleur conseil que je peux vous donner, c’est celui de le lire. Moi, j’ai l’impression de ne pas avoir les bons mots, ou de craindre de ne pas vous en parler convenablement. C’est la première fois que cela m’arrive.

Je suis passée par un panel complet d’émotions en le lisant, c’est formidablement bien écrit, et la préface de Marie Vrinat-Nikolov est une très bonne entrée avant de commencer la lecture. C’est bien de la préface à la dernière ligne du roman. C’est rare aujourd’hui.

J’avais beaucoup aimé l’alphabet des femmes de Guéorgui Gospodinov, celui-ci plus encore. C’est Marie Vrinat-Nikolov qui me l’a offert, c’est la première fois que l’on m’envoie un livre, et je suis bien désolée d’être une aussi piètre critique. Peut-être est-ce parce que je sais que l’on attend quelque chose de moi. Je ne sais pas. En tout cas, je remercie du fond du cœur Marie Vrinat-Nikolov de m’avoir fait ce si beau cadeau.

Je vais continuer à lire Guéorgui Gospodinov, j’ai vu quelques livres qui me plaisent, j’attends un peu, je me suis mis en interdiction d’achats de livres !!! on verra après les impôts…

 

Par contre, j’ai été étonnée, et un peu fâchée de ne pas voir ce livre en librairies (même dans la mienne). Les choix des libraires me fâchent souvent, ils préfèrent le profit aux perles (pas tous bien entendu). Regardez les blogs, la plupart parle des mêmes livres, il y a des modes… à côté de cela, il y a des livres du genre de celui-ci qui restent sur les étagères… dommage !

Il faut vraiment rester curieux, et toujours chercher plus loin, je ne dis pas que ce qui se trouve en librairie n’est pas bien, mais qu’il faut sortir de la normalité que certains veulent imposer. La lecture est encore libre.

Claude

 

Pages 224-225

MANGER LA CHAIR

Mon père est végétarien. Et vétérinaire. Tout simplement, il ne mange pas ses patients. Je me rappelle le regard des serveurs quand il commandait quelque chose sans viande. C'était le même que celui des anthropophages à l'égard de l'anthropophage végétarien. Je me rappelle aussi qu'un voi­sin lui demandait sans cesse pourquoi il refusait de manger de la viande, n'était-il pas sous l'influence de quelqu'un, est-ce qu'il ne serait pas tombé dans une secte, est-ce qu'il avait lu quelque chose, comment cela se faisait-il, tout le monde mangeait de la viande, et lui, il se détachait de la collectivité, tu comprends. Allez, vas-y, montre que t'es un homme, un trio de kebaptchés avec des fayots et de la lioutenitsa, des rognons au four ou une bonne petite tête d'agneau. Moi, qu'il dit, je prends la tête, je la décortique comme il faut et j'enlève d'abord la langue, miam, ensuite, avec un cou­teau, je fends le petit crâne et là, t'as plus qu'à aspirer la cervelle avec une cuillère, quant aux yeux... Là, mon père se lève brusquement et dit qu'il doit sortir, tandis que je cours vomir dans la salle de bains. Tiens, regarde-le, ce petit agneau, il se nourrit que d'herbe, commence par lui... crie l'autre dans son dos.

Bizarre comme le socialisme et le végétarisme ne s'entendaient pas. Comme le yaourt et le poisson. On sait que là où passe un voisin, la milice débarque ensuite. Mon père s'y était préparé et lorsqu'on l'a convoqué au poste, il leur a longue- ment expliqué que l'anatomie de l'homme était faite pour une nourriture végétarienne — un tractus gastro-intestinal long, six fois plus que le corps, à la différence de celui des carnivores, trois fois plus long seulement, des molaires plates, une salive alcaline, etc. Il leur a cité Plutarque et son ouvrage Manger la chair, dans lequel il est dit (il l'avait recopié dans son carnet) «Que si tu te veulx obstiner à soustenir que nature l'a faict pour manger telle viande, tout premier tue la doncques toy mesme, je dis toy mesme, sans user ny de coupperet, ni de cousteau, ny de congnée».

Ils l'ont laissé partir.

Mon père était fier d'avoir réussi à les convaincre par le biais de l'anatomie et de Plutarque. Quant à eux, ils s'en sont probablement lavé les mains, considérant que c'était un doux dingue, mais qu'il était idéologiquement inoffensif.

 

Page 178

LA MORT EST UN CERISIER QUI MÛRIT SANS NOUS

Rien ne sera détruit par cette bombe. Les maisons demeureront intactes, l'école demeurera intacte, les rues et les arbres resteront à leur place, et le cerisier dans la cour mûrira, il n'y a que nous qui disparaîtrons. C'est ainsi qu'on nous a expliqué aujourd'hui à l'école les conséquences de la bombe à neutrons.

Le carnet contenant des instructions, 198o

C'est maintenant seulement que je me rends compte à quel point la description était exacte. La rue est toujours là, les arbres sont toujours là, le voici aussi, le cerisier, il n'y a que nous qui soyons morts. Il ne reste rien de moi, le sauveur du monde d'antan. Donc, c'est que quelqu'un, malgré tout, a lâché la bombe à neutrons. L'absence de ma grand-mère, de mon grand-père, de mon père, de ma mère et du garçon dont il m'est même difficile de parler à la première personne, le confirme.

Personne n'a encore inventé de masque et d'abri anti-bombes contre le temps.

 

Physique de la mélancolie de Guéorgui Gospodinov, traduit du bulgare par Marie Vrinat-Nikolov. Éditions Intervalles.

Sans titre - 1