Le convoi de l’eau
d’Akira Yoshimura

Pendant la seconde guerre mondiale, un avion japonais s’écrase en haute montagne. Lorsque les secours partent à sa recherche, ils découvrent une superbe vallée encaissée, habitée par un groupe de villageois. Ils vivent en autarcie et ne côtoient plus l’extérieur depuis des décennies.

Pour le plus grand malheur des habitants, cette merveilleuse vallée difficilement accessible, perdue dans les brumes, réunie tous les critères nécessaires à la construction d’un nouveau barrage. Ce qui bien entendu implique le déplacement du village, car la vallée sera inondée.

Le narrateur est un homme solitaire, taciturne avec un lourd passé. Il s’est engagé pour deux ans sur le chantier pour essayer de reprendre sa vie en main, et pour fuir le monde et sa cruauté. Il appartient à la première équipe d’ouvriers, il est l’un des premiers à découvrir les autochtones et à apprendre à les observer de loin.  Ils découvrent la structure du village avec les lourds toits de mousse, et le silence qui règne dans les lieux. Pages 30-31 Au fur et à mesure de notre avancée, de chaque côté de nous se dressaient d'énormes charpentes de bois supportant des toitures si imposantes qu'elles en étaient menaçantes. Les ouvriers, maintenant impressionnés, con­tinuaient à marcher sans rien dire en jetant de temps à autre un regard gêné aux bâti­ments des deux côtés. Ce qui me frappa le plus, c'est l'épaisseur inhabituelle de la cou­che de mousse qui recouvrait les toits de chaume extraordinairement pentus. Toutes sortes de mousses devaient y vivre en sym­biose, le vert gorgé d'eau brillait, lourdement détrempé. On aurait dit d'énormes créatures -_ recouvertes d'une épaisse fourrure luisante blotties les unes contre les autres.

Dans le hameau, on ne voyait aucune silhouette humaine ni aux abords des mai­sons ni dans les champs, et le bruit du torrent et du vent dans les arbres de la montagne environnante accentuait le silence qui y régnait. Pourtant mes nerfs ressentaient vaguement la présence des habitants rete­nant discrètement leur souffle à l'intérieur des maisons.

Au pied du pont de terre, nous sommes descendus dans le lit du torrent. Sur la rive droite s'étendaient les terres cultivées, sur la rive gauche le cimetière. Si nous obser­vions les exigences du hameau, nous n'avions d'autre choix que de marcher sur les galets du lit du torrent.

Je ne quittais pas des yeux le regroupement de stèles qui se succédaient, jonchant le sol. Ici ou là, la surface de certaines était encore fraîche, mais une bonne moitié du ces innombrables pierres tombales étaient vieilles et recouvertes de mousses.

Pataugeant dans l'eau, marchant sur les galets, nous avancions en même temps que le courant.

Nous sommes enfin arrivés au bout de la vallée. Nous avons quitté le lit du torrent pour remonter la pente abrupte. En haut s'étendait une surface plane en terrasse cou­verte de taillis. Nous y avons déposé nos affaires.

De cet endroit en surplomb, il était pos­sible de découvrir l'ensemble du hameau.

Les travaux dans la vallée sont très importants, les explosions font tomber les mousses centenaires des toits et fissures les maisons. Les villageois effrayés au début, reposeront avec patience leurs toits, encore et encore, jusqu’à ce que les explosions cessent. Ils semblent paisibles, et vaquent à leurs occupations sans sembler s’occuper d’eux, ni les observer. Pages 127-128. Nous ne nous étions pas encore rendu compte que le feuillage de la montagne avait perdu sa couleur rouge, que les feuilles se fanaient toutes en même temps.

Le travail dans le cimetière semblait inter­rompu pour quelque temps, les silhouettes des habitants y avaient disparu, à la place ils fabriquaient des petites caisses en bois sous les auvents des habitations.

Certains, rabotant les planches, les assem­blant, se consacraient à la fabrication des caisses, au soleil sous les auvents, assis sur des nattes. D'autres ayant étalé des nattes sur le sol s'étaient regroupés et, assis des­sus, fabriquaient avec ardeur des cubes de bois.

Les petites caisses à l'aspect de bois frais étaient empilées, bien rangées sous les avant-toits de chaque habitation, et leur nombre augmentait de jour en jour. Dans le terne hameau, leur couleur de bois frais formait des taches éclatantes.

Les jours où exceptionnellement la lu­mière automnale atteignait la vallée, les silhouettes des habitants qui travaillaient dans les coins ensoleillés donnaient une impres­sion de bonheur tranquille. A tel point que l'on avait du mal à les imaginer affalés sur le sol en train de pleurer, submergés par la tristesse. 

Tout cela dans un paysage somptueux. Pages 71-72. Le torrent s'écartait un peu de son lit, et çà et là, entourés d'impressionnantes parois rocheuses, s'ouvraient des gouffres vert foncé. Sautant de rocher en rocher, nous sommes descendus dans la vallée étroite et sinueuse qui donnait le vertige.

Après avoir progressé pendant un certain temps, nous sommes arrivés au sommet d'une petite cascade. Nous l'avons descendue en nous agrippant aux rochers, et continuant plus avant, au détour de la vallée, notre vue se dégagea et nous vîmes s'élever d'épais nuages de vapeur.

Le narrateur face à cette simplicité, arrive à prendre du recul face à son passé, il va parallèlement à l’avancée des travaux et des catastrophes qui vont se dérouler, retrouver un semblant de pardon et d’espoir.

Ce livre est lumineux et envoûtant. Les descriptions des paysages et de la population laissent sans mot. La splendeur contraste avec la violence barbare des mœurs et des hommes. Je préfère ne pas plus entrer dans le détail de ce fabuleux livre, il vous faut découvrir par vous-même la vallée, ses habitants, les bouleversements et malheurs venus de la civilisation dite « évoluée » où l’homme se prend pour un dieu et où il croit que tout s’achète. En quelques mots la cruauté du monde.

Ce livre est pour moi inoubliable, il réunit tous les critères du chef d’œuvre.

Claude

Première page.

De l'avant de la file nous parvint un joyeux tumulte.

Les voix qui s'élevaient dans la pénom­bre de la forêt déclenchèrent les cris aigus et les battements d'ailes d'oiseaux sauvages.

Nous avions tous attendu cet instant avec impatience.

Nous nous sommes arrêtés, avons levé la tête, avant de repartir au pas de course. Nous ne sentions plus le poids des sacs, ni nos jambes complètement engourdies. Mal­gré notre impatience, nous n'avancions pas comme nous le voulions, notre marche était pénible. Nos corps étaient tirés subi­tement vers l'avant ou vers l'arrière, exacte­ment comme si la traction d'un long convoi au démarrage nous parvenait, et nous ne pouvions pas marcher selon notre propre volonté. C'était dû à l'épaisse corde qui nous reliait tous au niveau des hanches, mesure de sécurité indispensable pour évi­ter les dangers de la marche en montagne.

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