Le poids des secrets
de Aki Shimazaki
 

J’ai beaucoup aimé cette pentalogie, que j’ai lu très vite (comme il se doit de ce genre de pièces dramatiques qui s’imbriquent les unes aux autres). J’ai été emportée par l’histoire, et ai à chaque instant envie d’aller voir un peu plus loin, ou souvent dans cette histoire, remonter un peu plus dans le passé de la famille. Il y a beaucoup de délicatesse dans ces livres, même si l’adultère, l’abandon, la bombe atomique et ses conséquences en sont les trames principales. Ainsi, l’écriture d’une simplicité et d’une pudeur apparentes permet de pénétrer dans le plus profond de l’âme humaine, des sentiments, des choix.

5 pièces dramatiques :

-  Tsubaki
-  Hamaguri
-  Tsubame
-  Wasurenagusa
-  Hotaru.

La série commence par la vie d’un premier personnage que nous retrouverons tout au long des 5 livres. Yukiko est décédée, elle a laissé une lettre à sa fille dans laquelle elle explique pourquoi et comment elle a tué son père, ce jour où les américains ont décidé de lancer leur bombe atomique sur Nagasaki. Ceci est la porte d’entrée pour découvrir cette famille, sa famille, son histoire, mais pas seulement. Si elle est le point de départ de cette pentalogie, on ne la suivra pourtant que de loin, les livres livreront plus exactement la vie de la famille de son demi-frère. Yukio, cet enfant avec qui elle jouait quand ils avaient 5 ans, Yukio, son premier amoureux quand les bombes tombaient sur Nagasaki, Yukio ce garçon qu’elle a croisé deux fois dans sa vie, sans savoir qu’ils étaient de même sang.

Destins brisés, destins croisés… Les non-dits, les secrets de famille et la vie qui perdure tant bien que mal, au-delà de tout.

Ces livres font du bien ! Si je peux vous donner un conseil, achetez le premier, regardez s’il vous plaît, et retournez acheter les 4 autres, ça vous évitera d’être obligé d’attendre le week-end pour aller les acheter, ou le courrier car votre livre est tombé de votre sac et qu’entretemps vous êtes tombés malades !!!!!

 Claude

-  Tsubaki

Première page.

Il pleut depuis la mort de ma mère. Je suis assise près de la fenêtre qui donne sur la rue. J'attends l'avocat de ma mère dans son bureau où travaille une seule secrétaire. Je suis ici pour signer tous les documents relatifs à l'héritage : l'argent, la maison et le magasin de fleurs dont elle s'occupait depuis le décès de mon père. Il est mort d'un cancer de l'estomac voilà sept ans. Je suis la seule enfant de la famille et la seule héritière déclarée.

Ma mère tenait à la maison. C'est une vieille maison entourée d'une haie d'arbustes. Derrière, un jardin avec un petit bassin rond et un potager. Au coin, quelques arbres. Parmi eux, mes parents avaient planté des camélias peu après l'achat de la maison. C'était ma mère qui aimait les camélias.

Le rouge des camélias est aussi vif que le vert des feuilles. Les fleurs tombent à la fin de la saison, une à une, sans perdre leur forme : corolle, étamines et pistil restent toujours ensemble. Ma mère ramassait les fleurs par terre, encore fraîches, et les jetait dans le bassin.

1                 

-  Hamaguri

Première page.

Ma mère s'arrête devant une maison clôturée. Autour, des hortensias en fleurs. Le bleu, le rose, le blanc... Ils sont encore mouillés de la pluie de ce matin. La rosée tombe. Je trouve un escargot sur la clôture. Il rampe, les cornes dressées. Je les touche du bout des doigts. Les yeux se retirent immédiatement, comme la tête d'une tortue. Par­dessus la clôture, je vois un vieil homme ramasser des cailloux, qu'il met dans un seau. Il porte un vêtement blanc et long, comme une robe. J'entends alors crier des enfants et je me raidis. Ils doivent être derrière la maison. Je tiens la jupe de ma mère.

Elle me dit :

—  Ça y est, Yukio. Voilà l'église où je travail­lerai à partir de demain. Comme je t'ai dit, tu joueras avec des enfants pendant que je serai occupée. Ils sont très gentils. Tu te feras beaucoup d'amis.
—  J'ai peur. Puis-je rester avec toi, maman ? Je ne te dérangerai jamais.
— Sois courageux. Tu as déjà quatre ans ! Ici, personne n'a de père ni de mère. 

2

 

-  Tsubame

Première page.

Je lève les yeux.
Couvert de nuages épais, le ciel s'étend à l'infini. Il fait anormalement chaud et humide pour une fin d'été. C'est encore tôt le matin. Pourtant, je sens ma chemise déjà trempée de sueur.

Au-dessus de moi, un couple d'hirondelles passe rapidement. Elles vont et viennent entre le toit d'une maison et un fil électrique. Elles partiront bientôt vers un pays chaud. J'aimerais bien voyager librement comme elles.

Ma mère m'a dit une fois : « Si on pouvait renaître, j'aimerais renaître en oiseau. »

Je marche dans le petit chemin qui longe l'étang, un raccourci pour aller chez mon oncle. Je dois lui remettre des épis de maïs que ma mère vient de faire cuire à l'eau. La chaleur se propage à travers le papier journal. Mon oncle travaille à la journée sur une digue d'Arakawa où l'on construit un canal d'évacuation. Il transporte de la terre et du gravier avec une brouette. « La paye est minimale, mais c'est mieux que rien. » 

3

 

-  Wasurenagusa

Première page.

Le matin du premier dimanche de mai.

Je suis assis dans un fauteuil de bambou, installé dans l'espace entre la fenêtre et la pièce de tatamis où je me couche. Un vent frais effleure ma joue. Rin... rin... rin... Au-dessus de ma tête, le fûrin de cuivre tinte doucement. Je lève les yeux, mon regard reste immobile quelques instants.

Je tiens un livre dans une main et un signet dans l'autre. C'est un ouvrage pharmaceutique, rédigé par mon collègue, monsieur Horibe. J'en ai grand besoin pour mes recherches. J'essaie de me concentrer, mais j'ai du mal à lire. Mes yeux lisent plusieurs fois les mêmes lignes. Je ne saisis pas bien le sens du contenu. Je me demande : «Qu'est-ce qui me dérange?»

Je regarde distraitement le signet de petites fleurs séchées. La couleur est passée. Au bout est écrit un mot en katakana : niezabudoka. Je ne connais pas ce mot d'origine russe, mais ce doit être le nom de la fleur.

4 

-  Hotaru.

Première page.

Dans le ciel montent d'énormes cumulo-nimbus.

Penchée à la fenêtre, je regarde les nuages, immobiles comme des rochers gigantesques. Au-dessus de moi, les cigales stridulent bruyamment. La chaleur est accablante. La saison des pluies vient de se terminer.

Je me prépare à sortir. Cet après-midi, je vais chez mes parents où Obâchan m'attend. Elle garde le lit presque toute la journée. Mes parents disent qu'elle ne pourra tenir jusqu'à l'automne.

J'habite  à Tokyo. Je suis étudiante universitaire. C'est la période des vacances d'été. Je travaille toutes les matinées de la semaine dans une boutique de fleuriste. L'après-midi, j'étudie à la bibliothèque de mon quartier, car il fait trop chaud dans mon appartement. Je dois préparer des examens prévus pour le mois de septembre. Le week-end, je rentre à la maison de Kamakura donner un coup de main à mes parents, qui s’occupent d’Obâchan.

5

Le poids du secret, d’Aki Shimazaki. Éd. Babel poche.