Tsili
de Aharon Appelfeld

Ce roman est l’histoire de Tsili, dernière enfant d’une famille nombreuse. Elle est née en 1930, en Europe de l’Est. Sa famille est pauvre et le père encourage les enfants à faire des études. Mais Tsili, en plus de bégayer n’arrive pas à apprendre. Tous pensent qu’elle est arriérée, et qu’elle ne fera rien de sa vie, si ce n’est garder les moutons. P. 8-9. Quand elle eut sept ans, on lui confectionna une sacoche, on lui acheta deux cahiers et sa sœur aînée la conduisit à l'école du village, bâtie en pierres grises et couverte de tuiles. Elle y resta cinq ans. Contrairement à ceux de son peuple, elle ne se distinguait pas dans les études. Elle était assez renfermée et bégayait. Les grosses lettres au tableau lui donnaient le vertige. Au bout d'un trimestre, on n'en doutait plus : elle était arriérée. La mère en fut tourmentée, mais elle ne contint pas sa colère :
    Tu dois étudier. Pourquoi ne le fais-tu pas ? Du fond de son lit, le père malade gémit en entendant la semonce de sa femme :
    Qu'arrivera-t-il ?
Tsili oubliait tout ce qu'elle apprenait par cœur. Même les paysans du village en savaient plus qu'elle. Elle se troublait. « Pour une Juive, elle a l'esprit borné ! » disait-on avec une joie maligne. Tsili se promettait de ne pas perdre contenance, mais quand elle était au tableau, elle ne trouvait plus ses mots et ses mains devenaient glacées.

Pendant des heures elle restait assise pour apprendre. Le rabâchage ne servait à rien. Au cours moyen, elle ne savait pas encore les tables de multiplication, elle avait une vilaine écriture maladroite. Sa mère laissait éclater sa fureur et la battait. Le père ne se montrait pas plus doux. Il l'appelait et lui demandait :
    
Pourquoi ne travailles-tu pas ?
    
J'étudie !
    
Pourquoi ne sais-tu rien ? Tsili baissait la tête.
Pourquoi nous couvres-tu de honte ? disait-il d'une voix grinçante.

Il se savait condamné, mais cette façon de bégayer le faisait plus souffrir que sa plaie. Il revenait sans cesse  sur la paresse de Tsili et encore plus sur son entêtement. « On peut quand on veut. » Ce n'était pas un slogan, mais une conviction qui faisait l'unanimité de li famille : la mère dans sa boutique comme les filles el les garçons devant leurs livres de classe.

En vérité, ils étudiaient, eux, ils se préparaient tour seuls aux examens d'État. Ils s'inscrivaient à de cours accélérés, dévoraient fascicules et cahiers. Tsili faisait la cuisine, la vaisselle et sarclait le jardin. Petite et mince, elle avait, dans ce jardin, l'allure d'une ser­vante.

Durant l'hiver 1941, de sinistres rumeurs circulèrent ici comme ailleurs. Chez les Kraus, tout le monde travaillait, de vraies fourmis : on stockait des provisions les filles répétaient des dates, le plus jeune des fils des­sinait sur de longues bandes de papier de grossière figures de géométrie. La date des examens approchait et tous en avaient peur. De la chambre obscure de leur père filtrait une voix pressante : « Étudiez, mes enfants étudiez ! Ne soyez pas paresseux ! » Vieux couplet religieux qui suscitait la colère des filles.

On oubliait parfois Tsili mais à l'école, parmi les chrétiens, elle était en butte aux humiliations et aux moqueries. Étrangement, elle ne pleurait pas et ne quémandait pas la pitié. Elle se rendait tous les jours dans cette maison de tortures et absorbait sa ration d'injures.

      En 1942, quand les persécutions nazis atteignent leur summum, la famille Kraus décide de quitter le village, et de laisser Tsili alors âgée de 12 ans surveiller leurs biens.
     Mais personne ne revient. Les mois passent, les vivres se font rares. Pour survivre, elle doit manger des baies sauvages, des racines, voler, mendier… elle doit se débrouiller seule pour subsister. Elle est parfois engagée chez des gens qui la pensent chrétienne, stratagème très fin qu’elle a trouvé. Mais à chaque fois elle est maltraitée, battue, épuisée à la tâche. Elle décide alors de regagner les montagnes pour fuir les humains. P.43. La nuit profonde était semée d'étoiles. Tsili connaissait maintenant les sentiers qu'elle suivait. Elle longeait la rivière bordée sur ses deux rives de sombres et vaste; champs de maïs. « Je m'en irai », proférait-elle sans savoir ce qu'elle disait.

Elle avait beaucoup appris au cours de cette année : utiliser de la saponaire pour la lessive et à laver la vais­selle, à servir à boire aux hommes, faire des fagots et conduire la vache au pré mais, par-dessus tout, elle avait étudié les vertus des vents et de l'eau. Elle connaissait les bises du nord et l'eau froide de la rivière qui l’avaient pétrie du dedans. Elle avait grandi, ses mains avaient acquis de la vigueur.  

La vie est dure, elle est seule dans la montagne et l’hiver approche. Un jour, elle rencontre Mareck. C’est un prisonnier évadé d’un camp, où sont restés sa femme et son fils. Ils vont alors se soutenir, il va lui faire découvrir l’amour, prendre soin d’elle, elle découvrira le bien-être, l’attachement. Mais les conflits intérieurs et extérieurs sont toujours là… et Mareck part un jour chercher à manger…


Première page.
Peut-être ne faut-il pas raconter la vie de Tsili Kraus, dont le destin fut cruel et sans éclat. Il est douteux que nous aurions su en retracer l'histoire si elle n'avait été réelle. Mais c'est arrivé, on ne peut cacher ces faits. Nous la raconterons donc simplement et nous dirons tout de suite : Tsili n'était pas fille unique, elle avait des frères et des sœurs plus âgés qu'elle. Elle appartenait à une famille nombreuse, pauvre, accablée de soucis, qui la laisse grandir au milieu des objets abandonnés dans la cour.

Le père était toujours malade, la mère absorbée pal sa petite boutique. Le soir, l'un des frères ou des sœurs ramassait Tsili dans le sable, parfois machinalement, pour la déposer dans la maison. C'était une créature silencieuse, sans la moindre grâce, quasiment muette Elle se levait de bon matin et allait dormir sans faire de colère et sans pleurer.

Elle grandit ainsi, passant la plus grande partie de l'été et de l'automne dehors ; en hiver, elle s’enfonçait entre des coussins. Petite et maigre, elle ne gênait per­sonne et on oubliait son existence. De temps à autre, se mère s'en souvenait et criait : « Tsili, où es-tu ? » La réponse ne tardait pas : « Je suis ici ! », apaisant la subite inquiétude maternelle.

Tsili de Aharon Appelfeld traduit de l’hébreu par Arlette Pierrot. Éditions Points.

Le livre est écrit à la troisième personne, cela n’empêche pas de rester tout au long du récit  du point de vue de Tsili. Cette enfant jetée dans le monde, dans le vide de l’abandon. Elle parle peu, elle est avant tout gestes, sensations, frayeurs et espoirs. Alors que l’on pense que sa famille a péri, elle seule parviendra à atteindre les rives du nouvel état d’Israël, par sa seule volonté et sa débrouillardise. C’est très bien écrit, très prenant. La personnalité de Tsili est attachante, son histoire terrible, l’abandon inimaginable. Je vais continuer à lire Aharon Appelfeld, pendant des années je ne suis pas parvenue à lire des livres sur les conflits mondiaux, je commence peu à peu. Même si bien sûr, je connais l’histoire, je ne connais pas bien ces périodes, elles m’ont toujours terrifiée.

Claude

 

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