Nuit de printemps
de Tarjei Vesaas

Je suis une inconditionnelle de Tarjei Vesaas. J’aime partir dans ses univers, j’aime sa vision des choses et de l’humain, et surtout j’aime sa façon de décrire la nature.

Même si les histoires ne sont pas « légères », il avait un style d’écriture « joyeux », je n’ai jamais su pourquoi j’ai toujours ressenti cela à sa lecture. Je ne suis pas sûre que le mot « joyeux » soit juste, mais c’est celui qui me vient à l’esprit quand je pense à sa façon d’écrire. J’ai pourtant été bien souvent très triste en le lisant, mais cette impression ne m’a jamais lâché.

« Nuit de printemps » a été écrit avant les célèbres « Les oiseaux » et « Le château de glace ». Dans ce livre, il rompt un peu avec son côté « romanesque », la nature a une part moins importante, mais le style est toujours aussi formidable (enfin pour moi).

Le roman se déroule en une seule nuit, il est basé sur le manque de communication entre les êtres, l’incommunicabilité qui pousse au désespoir et à l’incompréhension.

Deux adolescents, Hallstein et Sissel, dont les parents sont sortis pour la soirée et la nuit, sont restés seuls chez eux pour la première fois. Leur maison est loin de toute autre. Sissel est une jeune fille toute proche de l’âge adulte, tandis que Hallstein lui n’a que 13-14 ans. Il vit encore en partie dans le monde de l’enfance, avec son amie imaginaire et les beautés du monde qui ne sont propres qu’à cette période de la vie.

Peu à peu, au fil de cette nuit, la sœur et le frère vont sentir la complicité qui les unit depuis leur naissance, devenir moins évidente.

Lors de leur soirée de liberté, une voiture tombe en panne presque devant chez eux. Les occupants viennent leur demander de l’aide. Une jeune femme est en train d’accoucher. Au fil de la nuit, ils seront les témoins mais aussi les médiateurs de ce qui se joue dans cette drôle de famille : le père, la belle-mère, le fils, la belle-fille et la fille.

Les prises de position des enfants, la manipulation des adultes, leur implication involontaire dans cette nuit de passage… tout se tient, tout est très fin. C’est un bon Vesaas.

Claude

Première page

La maison dans son entier paraissait différente parce que, pour une fois, papa et maman étaient partis. Ils avaient pris la route tôt le matin et emporté avec leur départ le poids qu'ils représen­taient. C'était bien de les avoir, et en même temps : on poussait un soupir de soulagement quand on se retrouvait seul. Voilà ce que Hallstein, du haut de ses quatorze ans, pensa en entrant dans la maison. Il se disait seul car il ne considérait pas sa soeur Sissel, en cet instant même dans le salon, comme une charge — au contraire.

Dorénavant il allait pouvoir faire ce qu'il voudrait.
Permettez-le-moi.
Il s'immobilisa dans le couloir pour lancer à la cantonade, si fort que la vieille maison jaune en vibrerait :
Oh là là, tout ce qu'on ne sait pas !
Puis, juste après :
Pourtant j’en sais plus qu'on pourrait le croire!

Voilà comment il fallait crier quand on faisait ce qu'on voulait. Mais il n'en fut rien : ça ne sortait pas, il n'y arrivait pas. Lui qui avait toute liberté de chanter pour que Sissel l'entende. Il demeura ainsi un petit moment, laissant son appel muet s'estomper en lui et dans l'air ambiant. Autant de mots qui, au fond, lui titillaient le dos.

L'air était presque suffocant. Une vague de chaleur avait fait son apparition, qui durait depuis quatre jours. Alors qu'on était encore au printemps; mais à la fin du printemps, à la limite de l'été — donc il faisait jour toute la nuit. Et là, tout de suite, la soirée commençait, après une journée cuisante. Hallstein ne portait que son short délavé et des chaussures de toile éculées. Il avançait dans le couloir à pas ouatés. Il allait voir Sissel qui écoutait Le concert des auditeurs à la radio — il entendait les braillements du poste à travers la porte entrouverte.

« Nuit de printemps » de Tarjei Vesaas, traduit du néo-norvégien par Jean-Baptiste Coursaud. Éd. CAMBOURAKIS.

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