Le fidèle Rouslan
de Gueorgui Vladimov

Rouslan est un chien de garde de goulag. Quand les goulags ferment, son maître n’obéit pas aux ordres et laisse la vie sauve à tous les chiens.

Rouslan n’a jamais connu autre chose que le goulag, la discipline. À travers ses yeux, on découvre une description aussi fascinante que glaçante de l’enfer de ces prisons soviétiques.

Toujours, il restera fidèle à son éducation, jamais par exemple il n’acceptera de la nourriture de la main d’une personne autre que son maître, contrairement à ses anciens compagnons. En attendant que tout redevienne comme avant, il décide de « s’attacher » à un ancien prisonnier « le râpé ». Il le suivra partout, tout en se disant que le moment venu, il l’enfermera à nouveau dans le camp.

 

C’est un livre magnifique, j’ai eu beaucoup de mal à le quitter, il m’a bouleversé. Par les yeux de ce chien, on est face à la cruauté humaine, à la misère, à la souffrance. Il y a tant de violences dans les sentiments et les actes des hommes. Comment peut-on penser et faire endurer de tels traitements à ses semblables, ou à quoi que ce soit d’ailleurs ! Le chien, lui a été conditionné pour ça par l’homme, mais l’homme ? Il y a un exemple terrible dans le livre. Alors qu’il faisait -40/50 °C, les militaires ont arrosé tout un baraquement les prisonniers compris avec un jet d’eau glacial. Le résultat fut la mort de beaucoup. Mais comment est-ce concevable ? Je ne suis pourtant pas naïve, mais face à tout cela je me sens toujours tellement désarmée !

En ce qui concerne les chiens, leur conditionnement commençait à quelques jours, il était dur et accompagné de souffrances. P. 188-189. Oui, l'expérience le lui enseignait : les hommes que les barbelés séparaient de lui étaient méchants, étrangers, mauvais; ils étaient qualifiés de « chiens », de « salauds », d'« ordures », de « fascistes », et il suffisait qu'il entende siffler, chuinter et rugir ces mots pour que les poils de son échine se hérissent, pour qu'un grondement gargouille dans sa gorge. Oui, ils lui avaient fait goûter de la moutarde quand il était tout jeune, ils lui avaient percé l'oreille avec une épingle, tiré des coups de feu en plein museau avec un grand pistolet imbécile et martelé le dos avec une canne de bambou. Ils avaient copieusement empoisonné son enfance et il avait attendu impatiem­ment le moment où il serait grand et pourrait leur faire payer tout ça. Mais, devenu grand et capable de jeter à terre n'importe lequel d'entre eux, il ne trouva pas ses offenseurs dans toute cette bande ; or il voulait trouver ceux dont il avait conservé le sou­venir. Et ceux qui ressemblaient à ses offenseurs suscitaient moins de hargne chez lui que les offen­seurs eux-mêmes. D'ailleurs, et même pour ces cré­tins, sa hargne avait commencé à décliner ; il avait beau essayer de s'échauffer en se rappelant le passé, il éprouvait de plus en plus d'étonnement, tant leurs vilenies lui paraissaient stupides, pitoyables, proprement indignes de bipèdes. L'un vous tirait la queue tandis que l'autre vous enlevait la nourriture de des­sous le nez. Et pourquoi ça, franchement ? Pour la manger ? S'il en avait été ainsi, il les aurait compris... Mais il avait commencé à se douter que tout n'allait pas très bien dans leur tête et que les maîtres ne les considéraient pas à juste titre comme des hommes. Et, de fait, que pouvait-on encore attendre de ces pauvres créatures à l'esprit obscurci ? Pouvait-on haïr des gens comme ça ? Plutôt les mépriser pour leurs perpétuelles querelles et la peur qu'ils avaient les uns des autres, pour leur façon de n'être jamais contents mais de tolérer l'intolérable, pour le fait que, même au bord de la tombe, ils ne sautaient pas à la gorge de leurs bourreaux. Mais au moins lui faisaient-ils pitié quand ils se laissaient si docilement torturer et tuer ?

Ce livre est incroyable, les mots et les images sont très forts, le fait que l’histoire soit racontée par un chien en décuple l’intensité. Il est impossible d’y rester insensible, c’est un chef d’œuvre (pour moi !).

« Le fidèle Rouslan » a été écrit dans le début des années 60, il sera publié pour la première fois, en 1973 en Allemagne par une maison d’édition fondée par les réfugiés russes. En 1978, il est édité en France par SEUIL. Il n’apparaîtra en Russie qu’après la pérestroïka.

Claude.

Première page.

Toute la nuit, la chose avait mugi, faisant danser, grincer les lanternes et ferrailler le loquet de la porte. Au matin, elle s'était calmée, et le maître était venu. Il était là, assis sur un tabouret, et fumait : il atten­dait que Rouslan finisse sa soupe. Il avait apporté sa mitraillette, le maître. Il l'avait suspendue à un clou dans un coin du box : ça signifiait qu'on allait par­tir en opération, ce qui n'était pas arrivé depuis long­temps ; en conséquence, il fallait manger sans hâte, sans traîner non plus.

Aujourd'hui, Rouslan avait eu droit à un gros os, gros et succulent. Un os si prometteur qu'il fut tenté de l'emporter sans tarder, dans un coin, de le glis­ser sous sa litière pour pouvoir le ronger plus tard, dans les règles, quand il serait seul, à l'abri des curio­sités. Pourtant, devant son maître, il n'osait l'enlever de la gamelle ; il se borna, à tout hasard, à en arracher jusqu'à la dernière miette de viande : l'expérience lui avait appris qu’il risquait de ne rien recevoir en retour.

Le fidèle Rouslan de Gueorgui Vladimov, traduit du russe par François Cornillot, préface d’Owen Matthews. Éd. Belfond.

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