Explorations sur le terrain du sexe ukrainien
d’Oksana Zaboujko

Quelle belle découverte… et merci encore à Marie Vrinat pour me l’avoir fait découvrir.

En lisant ce livre, j’ai eu la même impression que lorsque j’allais, il y a quelques années, assister à des performances d’artistes en tout genre. L’impression de retenir mon souffle, puis, de le sentir s’accélérer, s’emballer au rythme du spectacle. Ceci dans l’instant, puis par la suite venait l’envie de chercher plus loin que ce que l’on avait voulu nous montrer au premier regard. J’ai ressenti la même chose en lisant « Exploration sur le terrain du sexe ukrainien ». Cela vient en grande partie du style d’Oksana Zaboujko. Sa syntaxe rejette les règles d’écriture, les phrases sont extrêmement longues, faites de virgules, points-virgules, tirets…

Pages 107-108. Je crois qu'en psychiatrie cela s'appelle un comportement victimaire, mais je n'y peux rien, j'ai été élevée comme ça: du reste, tout ce que les Ukrainiens sont capables d'apprendre à leur sujet, c'est com­ment, combien et sur quel mode ils ont été maltraités: l'infor­mation est, avouons-le, peu intéressante pour les étrangers, pourtant, lorsqu'il ne reste plus rien à gratter dans l'histoire familiale ou nationale, alors petit à petit il ne reste qu'une fierté — regardez-bien comment on nous a battus, et nous sommes cependant encore en vie — les amis de Cambridge se roulaient par terre lorsque tu leur a traduit les premières lignes de l'hymne national, Ukraine has not died yet — "What kind of anthem is that?" — effectivement, le début est d'enfer — cela sert à «combattre le Turc», c'est cela! — et par conséquent, chérie, puisque c'est comme ça, alors réjouis-toi et sois heureuse de n'être pas encore morte, pauvre victime sexuelle de l'ides nationale, bien qu'à y regarder de plus près, il n'y ait pas lie- de se réjouir, et à quoi bon la vie sans amour, et il ne vaudra:- pas mieux, ne vaudrait-il pas mieux mourir, et mieux encore mieux encore — ne même pas naître, que souffrir le martyr maintenant (j'avais autrefois une bonne copine pas mal obsé­dée patriotiquement qui se plaignait tout le temps, soi-disant- nous n'aimons pas les hommes mais l'idée nationale: elle a fini par une marche triomphale à travers les lits des pépé_ d'outre-mer, jusqu'à ce qu'elle n'en choisisse un au bout de quelques années, un bébé dans les bras qui, peut-être, appren­dra même l'ukrainien, s'il le veut, bien sûr, en attendant sa mère fait des piges pour la rédaction ukrainienne de Svoboda que Clinton ne s'apprête toujours pas à fermer — elle gazouille en ukrainien aux intonations étrangères saillantes comme des ressorts de matelas, censées souligner qu'elle n'est plus de notre village: elle s'en est échappée!): ce que je veux dire par là, ladies and gentlemen, c'est que ce n'est pas rien d'ap­partenir à un peuple maltraité, comme disait le renard dans le conte, celui qui a été battu porte celui qui ne l'a pas été, il n'a qu'à s'en prendre à lui, le problème est qu'il parvient en même temps à chanter, ne serait-ce que la ballade sur les captifs malheureux, légitimant par là-même sa posture d'hu­milié, car l'art, eh oui, légitime toujours dans le regard de l'autre la vie qui l'a fait naître, et c'est en cela que réside son immense tromperie.

La narratrice vit une histoire d’amour avec un confrère artiste, histoire compliquée et vouée à l’échec. Au fil de leur amour on se laisse glisser dans l’histoire de leur pays. Ici, il m’a manqué quelques éléments « politique » pour saisir toutes les nuances, de la chute de l’URSS et de l’indépendance de l’Ukraine. Il y a toutefois des notes en fin de pages qui aident à nous y retrouver, n’ayez pas peur, il y en a peu. Cela ne m’a pas gêné dans la compréhension et l’appréciation du livre. Pour résumer correctement ce roman au-delà de l’histoire d’amour, les lignes qui suivent m’ont beaucoup touché, elles appartiennent à la présentation du livre. À travers ses tentatives d’émancipation, la narratrice cherche à comprendre la force d’une identité et l’importance de se détacher du passé. Ce travail de deuil ne renvoie pas seulement au fait d’être  ukrainien, mais au fait de se retrouver à genoux sous le poids d’une culture allogène. Oksana Zaboujko, dans cette fiction partiellement autobiographique, fait vivre cette langue et  cette culture qui flotte dans la « non-existence ». Le corps d’une femme devient ainsi la métaphore d’un pays, de sa culture et de ses racines. Exploration sur le terrain du sexe ukrainien nous donne de précieuses clés pour comprendre ce que signifie être humain, dans toute sa poésie et sa conscience.

Je n’ai pas de plus beaux et juste mots.

Claude

  Un petit clin d’œil à Raymond (http://jepeinslepassage.lenep.com/jepeinslepassage/) qui vient de faire un billet sur le point-virgule que je vous conseille tout particulièrement.

Première page

Pas aujourd'hui, se dit-elle. Non, pas encore. Dans la minuscule eat-in kitchen (frigo, plaques électriques, petits ran­gements aux portes fixées à la va-vite qui ont pris l'habitude de tomber dès qu'on a le dos tourné telles des mâchoires sur un visage qui échappe à tout contrôle, le tout séparé par une espèce de comptoir en bois, pas très grand, de façon à ce qu'on puisse passer directement les plats dans la pièce — et pourquoi pas? — ne serait-ce que le café du matin ou bien le déjeuner: un poulet grillé, comme dans les publicités à la télé, doré, croustillant, luisant dans son jus, aux pattes coquettement pliées trônant sur de généreuses feuilles de salade — le poulet arillé a toujours l'air plus heureux que le vivant, il rayonne littéralement de son hâle ambré du bonheur d'être mangé. On peut aussi servir un jus, peu importe lequel, ou bien un gin tonic dans les grands verres épais, avec des glaçons si l'on veut, les possibilités sont infinies; il ne faudrait qu'une chose, qu'il y ait quelqu'un de l'autre côté de leur foutue séparation qui semble être devenue un repaire de bestioles, car de temps à autre quelque chose qui ne devrait pas exister dans une maison américaine aseptisée (et pas qu'américaine) se balade sur le comptoir — quelqu'un à qui tu devrais servir depuis la cuisine toutes ces merveilles en l'irradiant d'un sourire de Magazine, mais puisque personne ne s'y trouve et n'a l'intention de s’y installer, alors tu as osé ériger sur le comptoir un jardin d’hiver improvisé avec deux plantes innocentes.

Explorations sur le terrain du sexe ukrainien d’Oksana Zaboujko, traduit de l’ukrainien par Iryna Dmytrychyn. Éd. INTERVALLES.

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