Éveils
de Gaïto Gazdanov

Pour ce dernier jour de l’année 2015, mon billet portera sur le très beau roman de Gaïto Gazdanov, « Éveils ». Il m’a carrément transporté. C’est le troisième livre que je lis cet auteur et il m’enchante toujours autant voire plus. (Chemins nocturnes – Une soirée chez Claire).

Il nous entraîne dans la vie de Pierre, un célibataire de trente ans environ, qui a toujours vécu avec sa mère. À la mort de celle-ci, il continue à vivre de la même façon, tout en se sentant un peu désœuvré. C’est alors que son ami François l’invite à l’accompagner pendant les vacances dans sa maison familiale de Provence.

Il part, laisse derrière lui Paris et l’appartement, pour se retrouver en pleine forêt. Un jour, de retour de promenade, il croise une femme « sauvage », en loques, sale et sans expression, et c’est ce dernier point qui le fascinera. Au fil des jours, il l’observe et se laisse observer, il se rapproche, pose des questions à François. Ce dernier lui raconte qu’elle est apparue un jour de 1940, 5 ans plus tôt, elle ne parle pas, vit isolée, mange ce qu’elle trouve, personne ne sait rien sur elle.
Page 39. Marie habitait — si tant est qu'on pût employer ce mot à son sujet — un cabanon à la lisière de la forêt «  où ça vous répugne d'entrer ». François lui apportait sa pitance. Parfois, elle venait à la maison, mais les enfants avaient peur d'elle, bien qu'elle fût parfaitement inof­fensive.
— Montre-moi où elle habite, demanda Pierre.
François haussa les épaules et le conduisit. Lorsqu'il ouvrit la porte, Pierre fut suffoqué par la puanteur qui émanait de la cabane. Dans un coin il aperçut un lit bas, une couverture grise froissée — rien d'autre.
— D'où vient cette odeur atroce ?
— De tout. Je t'en prie, passons sur les détails.
— Quelle horreur !
— Elle vit comme un pauvre animal malade. À mon avis, elle n'a aucune notion du temps ou de quoi que ce soit. Je ne sais pas et, probablement, personne ne saura jamais comment elle vivait avant, qui elle est, d'où elle vient. Elle a été aspirée — quand ? pourquoi ? on l'ignore — par une sorte de nuit bestiale, c'est tout ce que je sais d'elle. Mais il est possible qu'elle ait tou­jours été simple d'esprit et n'ait jamais saisi les notions plus ou moins rationnelles qui bornent le territoire où commence ce que nous appelons "démence.

Pierre décide alors de la ramener à Paris, dans son appartement. La décision effraie un peu François, il a du mal à comprendre mais il accepte. Pages 50-51. Marie ne dormait pas. Pierre la souleva, la fit des­cendre, puis, la soutenant par le coude, monta jusqu'au deuxième étage. Il ouvrit la porte de l'appartement, la conduisit dans la salle à manger, tourna l'interrupteur, et descendit pour régler le paysan en la laissant dans la pièce bien éclairée. Quelques minutes plus tard, il était de retour. À peine eut-il franchi le seuil qu'il com­prit, accablé, ce qui venait d'arriver. Il se rappela l'aver­tissement de François concernant les fonctions physio­logiques que Marie ne contrôlait pas. Quand il entra, elle était assise par terre. L'espace d'une seconde, le désespoir l'étrangla. Il se rendit à la cuisine, prit une cuvette d'eau, une serpillière, et nettoya. Il passa ensuite dans la salle de bains, ouvrit l'eau chaude et l'eau froide. Marie, toujours sur le sol, promenait autour d'elle le même regard éteint de ses yeux clairs. Il pré­para le lit, celui où avait dormi sa mère. Lorsque la bai­gnoire fut pleine, il souleva Marie par les aisselles — elle n'opposait toujours pas la moindre résistance — et l'em­mena clans la salle de bains. Il défit les boutons, enleva les haillons noirs qui lui servaient de robe. Elle avait le corps ferme et robuste d'une jeune femme ; sur la peau noire de crasse, on devinait quelques hématomes et, sur le côté droit du ventre, une cicatrice blanchâtre et oblongue.

— Et maintenant, Marie, on va prendre un bain, dit‑il comme on parle aux enfants. Oh, mon Dieu, il faut aussi vous laver la tête !

L'opération dura plus d'une heure. A la fin, la seule chose qu'il n'avait pas réussi à décaper était la plante des pieds, recouverte d'une peau dure et calleuse. En la savonnant, il observait l'expression de son visage pour deviner ses réactions. Mais aussi bien les yeux que le visage demeuraient immobiles, comme si c'était une autre qu'on lavait. Pierre hocha la tête.

Il l'essuya avec soin, lui passa un peignoir, la mena dans la chambre et la mit au lit. Ses yeux se fermèrent aussitôt. Il resta à côté d'elle et la regarda intensément. Le visage avait pâli, les traits paraissaient plus précis, et soudain il eut l'impression qu'elle allait — mainte­nant, à l'instant même ! — ouvrir les yeux et qu'il ren­contrerait le regard étonné d'un être humain. Debout près du lit, il joua avec cette idée, jusqu'à ce qu'il se rendît compte que sa respiration était régulière depuis déjà un moment.

Une nouvelle vie commence à Paris pour ces deux êtres que rien ne prédestinait à se rencontrer. Pierre décide que la jeune femme s’appellerait Marie, le temps qu’elle recouvre la mémoire. Peu à peu, il l’apprivoise, peu à peu ils s’apprivoisent.

Il n’est pas seulement question de l’éveil de Marie dans ce merveilleux roman, mais celui de Pierre aussi. Jeune homme ordinaire, qui se dit sans ambitions, mais, qui lui seul a eu le désir de tendre la main, de changer sa propre vie pour sauver celle d’une autre que tout et tous avaient abandonné.

La rencontre de ce couple, leur découverte au monde, à eux-mêmes est tout simplement écrite de manière magistrale.

 

Première page

Pierre Fauré quitta la capitale par l'express de neuf heures et demie du matin qui partait de la gare d'Aus­terlitz. On était le 2 août. Il pleuvait sans discontinuer depuis trois jours, et dans la nuit qui précéda son départ, il s'était réveillé toutes les deux ou trois heures — et chaque fois il avait entendu les feuilles mouillées du grand châtaignier bruire sous sa fenêtre. Il trouvait absurde l'idée de partir en vacances : subir le déluge ici, à Paris, ou dans un trou perdu à des centaines de kilomètres... Mais le billet était acheté, il fallait partir, sans se demander si ce voyage tombait bien ou mal à propos.

C'était un pur hasard. Pierre serait certainement resté à Paris si, deux semaines auparavant, il n'avait rencontré François, celui que ses camarades de lycée avaient surnommé « Zisel », qui était devenu journaliste. Il l'avait invité à prendre un café ; ils s'installèrent à une terrasse et la conversation s'engagea.
— Comme le temps file, dit François. Où vas-tu cet été ?
— Nulle part. Je reste à Paris.
— Pourquoi ?

Pierre haussa les épaules : il n'avait aucune envie de bouger.
— J'ai une idée, reprit François, viens chez moi. Tu seras logé, et pour ce qui est de la nourriture, on par­tagera les frais. Je passe mes étés au diable vauvert pas âme qui vive, rien que la forêt et la rivière. Qu'en dis-tu ?

Quelques années plus tôt, expliqua-t-il, il avait reçu en héritage un lopin de terre dans un coin du Midi : une poignée d'arbres, un puits, une maison délabrée, plus une dépendance.

— Pas grand-chose en matière de distraction, mais un silence extraordinaire, sauf le soir, quand les gre­nouilles se mettent à coasser dans l'étang. Pas de gaz, pas d'électricité. On se retrouve au xiv siècle, sans radio, sans journaux, sans revues. Des arbres, de l'herbe, de l'eau — c'est tout. Et cette espèce de caverne où tu logeras : des murs raboteux, un sol en terre bat­tue et un tabouret bancal — qu'en dis-tu ?

Contrairement à ses habitudes Pierre donna son accord, tout de suite, sans réfléchir.

Quelques jours plus tard il regrettait déjà sa décision, mais on ne pouvait plus joindre François : il se trou­vait à Orléans et relierait directement le Sud, sans repasser par Paris. Le billet était acheté, la valise était bouclée — et en ce 2 août Pierre roulait donc en direc­tion du trou que son ami lui avait décrit.

Éveils de Gaïto Gazdanov, traduit du russe et postfacé par Élena Balzamo. Éd. Viviane Hamy.

Avec cet extrait, je vous laisse pour cette année 2015.

     À bientôt,

     Claude

Page 65. Elle le fixait en silence et — il en était certain — comprenait chacun de ses mots. II se tut, puis ajouta :
— Oui, on va prendre le café, j'ai oublié, excusez-moi.

Il apporta le café, en versa dans la tasse de la jeune femme, puis dans la sienne, en but quelques gorgées.
— Nous avons tout notre temps, Marie, et je ne vou­drais pas que vous vous fatiguiez inutilement, chaque chose viendra en son temps. En ce moment, vous me faites penser à quelqu'un qui a longtemps vécu dans l'obscurité et qui voit la lumière du jour. Savez-vous ce qui vous arrive et ce qui l'a précédé ? Il y a six ans que cela a débuté. C'était la guerre.  Mon ami François vous a découverte au bord d'une route, vous étiez évanouie. Il vous a transportée chez lui, dans sa maison du Midi où il vivait en permanence à l'époque, et où il passe seulement l'été à présent. Vous avez repris connais­sance, vous avez ouvert les yeux plutôt. Mais vous ne disiez rien et votre perception était comme atrophiée. Cinq ans durant, vous avez mené une existence pure­ment végétative. Vous mangiez, vous dormiez, vous marchiez, mais vous n'aviez probablement pas conscience de cette existence, vous n'obéissiez qu'à des besoins physiologiques. Quand je suis arrivé chez Fran­çois — il y a un an maintenant — vous étiez encore dans cet état. Je vous ai alors emmenée à Paris, dans cet appartement ; depuis, j'essaie de vous aider à revenir dans le monde éclairé par la conscience humaine à laquelle vous avez été arrachée je ne sais ni quand ni comment. Et voilà qu'hier je vous vois sourire pour la première fois, et qu'aujourd'hui, vos yeux m'adressent un regard humain. Je ne puis décrire ce que je ressens.