La trace

de Richard Colasse 

Est-ce une autobiographie ? Ça y ressemble, mais je ne connais pas suffisamment Richard Colasse pour le dire, et puis, ça ne change rien à la beauté de son texte.

Un PDG français vivant au Japon depuis une trentaine d’années, reçoit une lettre personnelle à son travail, cela ne se fait pas dans ce pays, le courrier est habituellement ouvert automatiquement par les secrétaires. Page 66. Une lettre en japonais est un livre ouvert sur l’âme, qu’on s’attache à protéger, à cacher, à garder par-devers soi comme un secret.
Page 65. J'ai sorti les feuillets de l'enveloppe. Le papier était de la même facture, plus légère bien sûr que l'enveloppe, avec les mêmes feuilles d'érable en filigrane.

À la vue de la première page, j'ai été rassuré: le contenu de la lettre était écrit avec les mêmes caractères détachés les uns des autres que l'adresse sur l'enveloppe. Soigneu­sement, sans ces ellipses, ces coups de griffe au pinceau certes fort élégants mais qui rendent les signes impossibles à déchiffrer pour le profane, y compris pour les Japonais qui n'ont pas pratiqué la calligraphie. Ma correspondante semblait vouloir que je puisse lire cette missive seul sans l'aide d'une tierce personne pour la décrypter.

Il ne faisait aucun doute que cette lettre avait été écrite par une femme, bien que les premières phrases fussent neutres comme il se doit, et que la grammaire japonaise ne permette pas de discerner le sexe tant que le contexte ne 1'a pas dévoilé.

Elle a le parfum de la jeunesse, de son premier voyage au Japon, de ses boucles blondes, de ses certitudes et de ses espérances de ses 17 ans.

Après avoir lu la première lettre, il se souvient. Son adolescence auprès de ses parent, son premier travail, sa passion pour la photo, son premier voyage, tout reparaît, clair et présent.

Avant son voyage au Japon, il devait partir avec un ami de son père en Amérique du Sud, mais au dernier moment une opportunité c’était présentée pour le Japon. En plus de la découverte du pays, il pourra s’acheter des accessoires pour son Nikon, hors de prix en France dans les années 70. Il organise son voyage, il sera logé dans différentes familles avec qui il vivra à la japonaise, et visitera les villes et les alentours. Page 70.

Un trouble m’a saisie, un air de déjà-vu. Alors j'ai commencé la lecture de l’article.

Ainsi se terminait, brutalement, la lettre, telle une falaise abrupte qu'on découvre au bout d'une longue marche sur un plateau.

J'ai cru un instant qu'il manquait des feuillets. Mais une formule de politesse banale, avec une date, trois jours plus tôt, et une signature parfaitement illisible barraient la fin du texte.

Une seconde lettre arrive.

Tokio 1972, Kobe 1972, Ile d’Ikuchi dans la mer intérieure 1972.

Page 243. J'ai mieux regardé la seconde photo. Je me suis perdue en elle. J'ai enfin reconnu votre âme. Elle affleure sous le masque qui me l'avait d'abord cachée. Votre âme, elle, n'a pas changé, je pourrais en jurer. Elle est telle que je l'ai découverte, il y a trente-cinq ans.

Car c'est bien vous que j’ai rencontré il y a trente-cinq ans sur l'île d'Ikuchi, dans la mer Intérieure, n'est-ce pas ?

Souvenirs, interrogations, rendez-vous manqués, tout lui revient, tout est à nouveau présent et interfère si brusquement dans sa vie qu’il ne sait pas vraiment comment réagir.

J’ai beaucoup aimé l’écriture de Richard Colasse, elle est fluide, précise et très vivante. Je me suis retrouvée au Japon, dans les rues, face aux paysages… J’ai eu beaucoup de mal à quitter ce livre, car j’ai été conquise dès le début.

Le fait de vivre depuis une trentaine d’année, fait (je pense) que Richard Colasse nous fait découvrir un Japon avec ses yeux de français tout en connaissant parfaitement le pays, le peuple et sa culture. Tout devient plus vivant pour nous, plus compréhensible.

Claude

Première page

Décembre, Kamakura
Je suis un imposteur.

Adolescent, j'étais un garçon éthéré qui ne savait que faire de sa propre vie. Adulte accompli, je ne le sais toujours pas. Je suis un dandy falot. Je m'en suis contenté longtemps. Jusqu'à ce mois de novembre qui vient de s'achever.

Chacun de nous porte au plus profond de soi une part cachée de vie, un petit secret misérable, une lâcheté, une traîtrise qu'il dépense une énergie et une imagination folles à étouffer, une pépite noire qui empoisonne son existence et risque de ruiner une carrière, une honora­bilité et une position sociale durement acquises au moyen de toutes sortes d'artifices.

Jusqu'à présent, je l'ignorais.

Les écrans de fumée peuvent se dissiper au premier coup de vent.

C'est ce qui m'est arrivé le mois dernier.

Pourtant, à part cet arrière-goût d'imposture dont j'avais fini par m'accommoder, je me croyais transparent, un livre ouvert dont les pages de la culpabilité demeureraient vierges. Il n'y avait pas de cadavre dans les placards de ma mémoire, rien qui pût obscurcir le moindre moment de ma vie privée ou professionnelle.

Ma jeunesse a été tranquille et sans histoires. J'ai vécu dans un microcosme sans remous, une bulle d'indifférence, dans un pays calme. Je n'ai pas été happé par un de ces hasards qui font de vous l’assassin dont la calandre du scooter ou le projectile d’un lance-pierres, croise la victime.

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