Comment j’ai vu 1900
Pauline de Pange

 

Pauline de Pange est née en 1888 dans une grande famille d’aristocrates français. Elle était l’arrière-arrière-petite-fille de Mme de Staël.

Dans ce témoignage, elle nous relate sa vie jusqu’en 1900, année de ses 12 ans. Elle détermine la fin de son enfance à cet âge, où commence les tourments de l’adolescence.

Sa famille vivait dans un hôtel particulier, avec 2 valets pour garder l’escalier d’honneur, un maître d’hôtel, 14 domestiques etc. Nous découvrons par ses yeux d’enfants les us et coutumes de cette « branche de la société guindée française ». Il est assez drôle d’imaginer la famille aussi rétrograde alors que je 20ème siècle arrivait à grande vitesse, que l’on est en train de percer les Champs-Élysées pour y bâtir les deux palais de l’Exposition Universelle, que bientôt le métropolitain gronderait sous les pavés… C’était l’avenir, c’était 1900 !!!
Pages 25-26. En 1895, quand je fus dans ma septième année, on n'annonça solennellement que j'allais désormais quitter la petite salle à manger afin de déjeuner à la grande table avec mes parents. Ce fait une date dans ma vie.

À midi moins cinq minutes, sans jamais aucun retard, on se réunissait dans le grand salon à rotonde du rez-de-chaussée. On s'asseyait sur le bord des beaux fauteuils recouverts de tapisseries des Gobelins où je reconnaissais parfaitement quelques dieux et déesses de la mythologie grecque que je commençais à apprendre par cœur, avant toute autre leçon. Je restais les yeux fixés sur la grande pendule de la cheminée. Trois personnages de bronze me fascinaient. C'étaient les trois Parques : Clotho, Lachesis et Atropos, qui filent, tordent et coupent le fil de la vie. Il me semblait que ma vie allait s'arrêter quand la pendule sonnerait midi ! Mais au douzième coup le maître d'hôtel ouvrait seulement la porte à deux battants et on passait gravement, en cortège, dans la salle à manger. Le balan­cier d'un grand régulateur Louis XV réglait notre entrée. Ma grand-mère marchait en tête tout enveloppée dans ses châles et ses dentelles noires. Puis ma mère, mon père et moi suivions en bon ordre. Plus tard, il y eut aussi mon petit frère Louis et l'abbé, son précepteur. Mon frère aîné, le marin, apparaissait rarement, ainsi que ma sœur mariée qui logeait bien loin, au fond du faubourg Saint-Germain. Il y avait souvent un ou deux invités. Ma grand-mère présidait la table et avait le privilège exclusif d'écrire le menu.

Au fil de ses souvenirs, nous croisons les bonnes anglaises et allemandes, le jardin de Bagatelle, nous découvrons la famille, la mode, les différences très importantes dans l’éducation des filles et des garçons, la matriarche qui menait la famille d’une main de fer, et toutes l’avancée du progrès tant au point de vue architectural, technique, et dans les mentalités (sauf dans la famille !)

C’est un beau livre, bien écrit, attachant et c’est surtout un très bon témoignage d’un mode de vie qui était destiné à disparaître. Tout un monde avec ses codes, son luxe, son faste, ses beaux meubles, ses beaux atouts, sa belle « éducation ». C’était 1900 !!

 On sent Paris bouger, se transformer, la voiture commence à circuler, les projets du métropolitain se dessinent plus nettement etc.

Ce livre est précieux, car il reste une référence sur le Paris d’avant 1900, et sa « haute » société.

Claude

Première page

Je suis née en février 1888 pendant que l'on creusait au Champ-de-Mars les fondations d'un édifice peu esthétique mais symbole des temps nouveaux. J'ai l'âge de la tour Eiffel, âge moderne s'il en fut et cependant rien n'était moins « moderne » que le milieu où j'allais vivre. J'appartenais à un monde qui était déjà par principe en arrière de son siècle et ma famille par excès de tradition était elle-même en retard sur les habitudes de sa caste. En bien des points nous vivions à la maison comme au XVIIIe, siècle. Ma grand-mère maternelle dont l'influence était dominante se rattachait directement à l'ancien régime. Ses parents étaient nés tous deux plusieurs années avant la Révolution de 1789. Du côté paternel, mon grand-père, le duc Albert de Broglie, incarnait encore, malgré son rôle politique récent à l'aurore de la « République des Ducs », toute la France d'avant l848. Je ne me suis rendu compte de tout cela que plus tard, néanmoins ces dates anciennes m'étaient familières et tout ce passé ne pouvait m'être indifférent.

Quand je suis née il y avait à la maison ma sœur Alber­tine et mes deux frères Maurice et Philippe. Ma sœur était de seize ans plus âgée que moi. Elle avait trois ans en I875, lors de la mort du général de Ségur, notre arrière-grand-père, âgé de quatre-vingt-quinze ans. Je puis donc dire que ma propre sœur a connu un contemporain de Louis XVI.

Comment j’ai vu 1900, de Pauline de Pange. Éd. Grasset, les cahiers rouges.

C'est en parcourant l’exposition Les Sources du xxe siècle organisée en 1960 à Paris par le gouverne­ment français sous les auspices du Conseil de l'Europe, que j'ai eu l'idée de ce livre. Je n'ai pas voulu écrire nies Mémoires. Il n'est qu'une suite d'images, reflets d'une époque à la fois très proche et infiniment lointaine.

J'ai vu avec mes veux d'enfant un 1900 bien différent de celui que suggèrent les Manet, les Degas, les Cézanne ou les Ferdinand Bac, les vases de Gallé ou les grilles du Métro. Je n'ai pas connu le Boulevard, le Foyer de l'Opéra, la Loïe Fuller ou la Belle Otero. J'ai vécu dans un monde fermé qui à voulu ignorer les temps nouveaux et préserver jusqu'à l'extrême ses habitudes et ses illu­sions.

Je dédie ces images à mes petits-enfants afin qu'ils se rendent compte de l'accélération de l'Histoire et qu'ils apprennent à mieux discerner dans les incertitudes actuelles ce qui passe et ce qui est éternel.

Pauline de Pange

 

 Claude

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