L’océan dans la rizière
de Richard Colasse

 

Le 11 mars 2011, un séisme de magnitude 9 a frappé le Japon. Toute la région de Tohuku a été atteinte.

Une vague, des vagues ont suivi le tremblement de terre. Elles sont entrées jusqu’à 30 km dans les terres sur 130 km de côtes. Elles peuvent atteindre 7 mètres de haut, et détruisent tout sur le passage, elles ont entraîné la mort de milliers de personnes.
Pages 62-63. 11 mars, 15 heures - 15 h 15

— Un tsunami important vient de se déclencher. Toute personne à proximité du littoral doit immédiatement évacuer les lieux et se diriger vers les refuges situés sur les hauteurs de la ville. Je répète...

La voix de ma sœur, appliquée et concentrée bien que remplie d'effroi, a résonné dans les rues de la ville, rendue plus dramatique encore par l'écho que se renvoyaient les haut-parleurs disséminés sur les points culminants de la cité: les collines, les rares immeubles de plus de trois étages, la terrasse du parking de l'Ace Port.

Baissant les yeux vers le bassin du port, j'ai vu qu'il se vidait, comme si l'eau avait été siphonnée. Les bateaux de pêche se sont mis à tirer sur leurs amarres. Ils m'ont fait penser à de petits chiens apeurés. De drôles d'images traversent l'esprit dans ces moments-là... Le fond limoneux est apparu. J'ai senti qu'Aoi prenait ma main. Ce contact auparavant tant désiré, au lieu de me rassurer, a augmenté mon anxiété. Comme si une chose irrémédiable était sur le point de se produire, une chose que personne ne pourrait arrêter, qui balaierait nos projets, nos espoirs, nos désirs, nos vies peut-être.

Autour de nous, le silence s'était fait. Les professeurs qui nous avaient rejoints dans la cour, les élèves, tous regardaient la mer se retirer, pétrifiés.

— So Kun, j'ai peur, a murmuré Aoi en me serrant la main à m'en faire mal.
— Nous sommes en sécurité ici, ai-je répliqué pour essayer de la rassurer.

Soudain, une rumeur est montée du fond de la baie et nous avons vu la surface de l’océan enfler.

Le récit de mon arrière-grand-mère m'est revenu en mémoire quand je me suis rendu compte que la Vague était bien précédée d'une auréole de brume irréelle. Elle a d'abord brutalement envahi le bassin du port, le remplissant en un instant dans un vacarme infernal, poussant devant elle une multitude de débris, raclant le limon qui s'est mélangé à l'eau, la rendant pâteuse et glauque. Les bateaux à quai ont rompu leurs amarres quand la Vague les a soulevés. Alors que le flot commençait à déborder du bassin, d'autres embarcations ont été projetées contre les pylônes en acier de l'éclairage public le long de la rue. Selon l'angle, certaines s'y fracassaient, se rompant et laissant apparaître leurs entrailles dans une explosion de bois, de plastique et de bastingages en alu­minium. D'autres forçaient les pylônes à ployer, raclant le quai de leur coque.

Un bateau de pêche porté par la Vague est arrivé de la baie à une vitesse effarante. S'il n'avait tournoyé de façon totalement aléatoire, on aurait pu croire qu'il rentrait de sa propre initiative au port. Il a échoué poupe en avant sur la partie du débarcadère non encore immergée et relativement protégée par la presqu'île au sommet de laquelle se trouve le sanctuaire Isuzu, juste devant notre maison dont je ne pouvais apercevoir que le faîte du toit de tuiles noires. Il a escaladé le quai et s'est écrasé sur une camion­nette. Bientôt, devant la halle aux poissons et le bâtiment de l'Ace Port, les contours du bassin ont disparu. La mer continuait à envahir les quais. Cela avait pris moins d'une minute.

L’océan dans la rizière, relate à travers les yeux d’un jeune homme de 17 ans, Sosuke, les heures précédant et suivant le drame.

Il avait des parents, une sœur, un beau-frère, des grands-parents, des arrière-grands-parents, une histoire familiale.

Un 3 mars, ses arrière-grands-parents avaient déjà vécu un séisme de forte amplitude. Aussi, pour ne pas oublier, tous les 3 mars son arrière-grand-mère leur rappelait cet épisode malheureux de sa vie.

Sosuke a 17 ans, il est amoureux, entouré d’une famille aimante. Il est en cours quand le tremblement de terre qui dura 3 mn se produit. ½ heure plus tard, la première vague est arrivée, déversant des tonnes d’eau, et noyant sur son passage tout et toutes personnes qui n’a pas eu le temps de s’enfuir ou de grimper suffisamment haut.

Sosuke et ses amis se réfugient sur le toit du lycée, ils voient déferler sous leurs yeux l’apocalypse. La peur, les images terribles du désastre, de la mort les marquent à tout jamais.

Sosuke entend jusqu’au dernier moment la voix de sa sœur. Elle travaille à la mairie, et c’est elle qui donne les recommandations à la population. Et puis, plus rien, le silence, la désolation.

Sosuke part alors à la recherche des siens. Est-il seul au monde désormais ? Pas vraiment : Eita, un lointain cousin de Tokio le retrouve. Page 203. Je n'ai pas tout de suite compris que c'était lui. Comment aurais-je pu le reconnaître alors que je ne l'avais jamais vu? J'étais claqué et de mauvaise humeur après deux jours de voyage à moto dans des conditions bien moins confortables que mes virées habituelles autour de la péninsule d'Izu ou sur la Skyline d'Hakone, sans compter les deux jours supplémentaires que cela m'a pris pour enfin localiser un survivant dans la famille de mon père : ce foutu « neveu » dans ce lycée de bouseux.

Ensemble, ils vont rechercher la famille de Sosuke, apprendre à se connaître et essayer de comprendre l’ampleur du désastre. Tout ceci sans compter sur la centrale nucléaire !!!

 

Ce roman est magnifique, écrit simplement et d’une force incroyable. En le lisant, j’avais l’impression de voir se dérouler le drame, j’avais l’impression d’être devant un film, sans pour autant en comprendre vraiment l’ampleur.

Étrangement le hasard a fait que quelques jours après l’avoir lu, il y a eu une soirée reportage sur le 11 mars 2011. Et là, j’ai vu en images le livre, celles qu’avaient filmé les gens pendant le séisme, tout comme le raconte Sosuke. C’était très angoissant, l’inimaginable est devenu vérité, je sentais la peur des gens, leur désarroi c’était bouleversant, et le mot est trop juste ! Le fait que ce soit filmé en temps réel rendait les faits encore plus difficiles et intolérables.

Ce livre est dédié aux 15 842 morts, 3 475 disparus et 5 890 blessés du Tohoku.

 

C’est le second livre que je lis de Richard Colasse, je vous ai parlé précédemment de son livre « la trace », et j’aime vraiment sa plume, sa façon de raconter me transporte vraiment dans ses témoignages de vie. L’éditeur note sur la 4ème de couverture, que l’auteur a vécu au « plus près » le séisme du 11 mars 2011.

 

Claude

Première et deuxième page.

Vendredi 18 mars après-midi

La Vague.

L'histoire de la Vague, j'ai toujours entendu ma grand-mère nous la raconter. La première fois, je devais avoir 6 ou 7 ans. Elle en parlait avec un respect mêlé d'effroi, comme si elle avait peur de l'offenser.

Si tout cela n'était pas arrivé, elle aurait 96 ans. Bon pied bon œil, un appétit féroce qui faisait dire à ma mère à la fin des repas qu'avec un estomac aussi solide elle nous enterrerait tous. Le 11 mars, elle s'est sans doute rendue au sanctuaire Isuzu comme tous les après-midi pour y déposer des ex-voto pour les marins partis en mer et brûler une poignée de bâtons d'encens. Peut-être est-elle revenue de la colline pour voir dans quel état se trouvait la maison après la première secousse. Elle marchait aussi vite qu'elle faisait fonctionner ses mandibules. Si elle avait traîné la patte, comme une femme de son âge, elle serait peut-être encore là-haut, saine et sauve.

Elle était née en 1915, deux ères avant la nôtre, la quatrième année de l'ère Taisho. Il faut dire qu'elle a été courte, cette période, seulement quinze ans, au contraire de l'ère de Showa, qui a duré soixante-quatre ans, traversant la Seconde Guerre mondiale et couvrant la renaissance de mon pays. Je suis assez bon en histoire et j'ai une excellente mémoire, c'est pour cela que je me rappelle toutes ces dates. En fait, ressortir tout ce que mon cerveau a emma­gasiné depuis que je vais à l'école m'aide à occulter les images terrifiantes qui ont tendance à prendre toute la place. C’est fastidieux mais efficace.

Grand-Mère Kiku : c'est ainsi que nous appelions mon arrière-grand-mère dans la famille. Pour la distinguer de notre grand‑mère Masa, qui vivait également sous notre toit. Et parce qu'elle refusait que nous la nommions «Grand-Mamie», ce qui, disait-elle, l'aurait fait passer pour une vieille peau.

Elle avait 18 ans en 1933, la huitième année de l'ère de Showa, quand le drame est arrivé. Elle habitait le village d'Ayasato, dans le district de Kesen, avec ses parents. Maintenant, c'est devenu Sanriku-cho Ryori. Cela se trouve au-dessus d'Ofunato, à soixante-dix kilomètres de chez nous.

En hiver, quand la nuit tombe tôt et qu'il fait si froid, nous avions l'habitude de rentrer sans traîner à la maison et de nous retrouver tous autour de l'irori, au milieu duquel chantonnait paisiblement l'eau de la bouilloire suspendue à la crémaillère en forme de carpe noircie par la fumée. C'était toujours là que Grand-Mère Kiku racontait son effrayante histoire, chaque année, le soir du 3 mars. À la fin du dîner, une fois le thé servi.

C'était un rituel familial auquel personne chez nous n'aurait pensé à se soustraire. Mon père disait que les rituels sont le ciment des familles, des habitants d'une cité, de toute la société, en somme. « Sans rituel, tout s'écroule ! » répétait-il.

Autrefois je trouvais cette idée un peu simpliste, mais main­tenant j'ai compris. J'ai trop bien compris ce qu'il voulait dire. Il est des leçons qu'on ne devrait pas payer si cher.

Agenouillé bien droit devant Grand-Mère Kiku sur une galette plate en paille tressée, les pieds calés sous mes fesses, les joues en feu, j'étais celui de la famille qui écoutait le plus attentivement. J'avais le respect de son grand âge.

L’océan dans la rizière, de Richard Colasse. Éditions Seuil.

 

Sans titre-2