Le bois de Klara
de Jenny Erpenbeck
 

Au tout début du 20ème siècle, un riche paysan lègue à sa plus jeune fille, Klara, un bois situé sur les rives d’un lac, à l’est de Berlin. Mais, la jeune fille perd peu à peu la tête, et il se voit obligé de vendre le bois en trois parcelles.

Page 24. Le vieux Wurrach vend le premier tiers du bois de Klara à un négociant en thés et cafés originaire de Francfort-sur-l'Oder, le second tiers à un drapier de Guben qui fait établir l'acte de vente au nom de son fils afin de placer son héritage, le troisième tiers enfin celui où pousse le grand chêne, le vieux Wurrach le vend à un architecte de Berlin qui a découvert, depuis le vapeur qui les emmenait en promenade, cette colline couverte d'arbres et de buissons et qui a l'intention d'y construire une rési­dence d'été pour lui et sa fiancée.

L’architecte et sa femme créeront le premier jardin, autour de la maison dessinée par lui. Page 29. Le paysagiste est le cousin du maître de maison en personne, il habite la ville thermale voisine et vient désormais chaque jour pour discuter des plans avec le propriétaire et le jardinier, et surveiller les travaux. En haut, sur la partie plane entre la maison et le lac, le bois de pins va disparaître et on épandra de la terre arable, afin que le gazon s'enracine bien. La partie gauche de la pelouse, la plus petite, juste devant la maison, sera encadrée par des conifères et du sureau noir, et séparée de la terrasse par un simple massif de roses.

La partie la plus grande, à droite de l'allée qui descend jusqu'à l'eau, sera séparée en haut par une palissade du terrain voisin, laissé à l'état natu­rel. Elle sera bordée du côté de la pente par le grand chêne et un bosquet de sapins, du côté de la maison par des forsythias, des lilas et quelques rhododendrons et enfin, du côté du chemin sablon­neux, par des buissons plantés le long du muret en pierres qui borne le terrain.

Quelques arbres nouveaux renforceront çà et là l'effet d'étagement naturel : par exemple une aubépine pourpre au bord de la pelouse gauche, au bord de la droite un cerisier du lapon, un noyer et un sapin bleu - plantés pour faire une transition entre des buissons et des arbres d'une certaine taille, déjà présents à l'arrière-plan.

En plus des pins, des jeunes chênes et des noi­setiers qui y viennent spontanément, la pente qui descend vers le lac sera plantée d'arbustes pour fixer le sol.

Une allée de pierres plates naturelles constituée de huit fois huit marches qui descendent le long du coteau permettra de conserver l'accès au lac.

La guerre oblige leurs voisins, de riches juifs à vendre leur parcelle à moitié prix, ils l’achètent et continuent à l’aménager. Puis, à la fin de la guerre, l’architecte se voit accusé, et doit lui aussi s’enfuir.
La maison est alors attribuée à une écrivaine. Le temps passe, le jardin continu à évoluer.

D’année en année, l’auteure nous entraîne dans l’histoire de l’Allemagne au fil du 20e siècle, en s’appuyant sur les habitants de l’endroit. Après avoir été un lieu de détente à l’ombre de la prise de pouvoir de Hitler, un abri, un pâturage pour les chevaux de l’armée rouge, un lieu de retraites et d’exode, le bois de Klara finit par devenir un enjeu immobilier très important après la chute du mur.

J’ai beaucoup aimé suivre un personnage pratiquement pendant 100 ans : le jardinier. C’est un homme solitaire, vivant de peu de choses, qui vit plus pour son jardin, ses abeilles que pour lui-même. Au fil des ans, il le soigne, le fait évoluer au fil des caprices ou des envies des propriétaires ou locataires. Page 76. Conformément aux projets du maître des lieux, on construit sur le nouveau terrain, juste à côté des arbres  fruitiers, un rucher orienté au sud et pouvant accueillir douze colonies d’abeilles, dans le double but d’augmenter le rendement des arbres et de produire du miel. À côté de la pièce destinée à l’entretien des ruches on a aménagé un local pour la centrifugeuse, et comme le jardinier, pour qui l’apiculture n’a aucun secret, consacre maintenant aux abeilles tout le temps qu’il ne consacre pas au jardin, il ne tarde pas à placer un lit d’appoint dans le local de la centrifugeuse et finit même, avec l’autorisation du propriétaire, par s’y installer totalement.

Le rythme du texte est donné en partie par les chapitres. En effet, un chapitre sur deux est consacré au jardinier, ce qui par des effets de répétitions de tâches, fait s’écouler le temps, la vie. Le style est formidable, les phrases sont construites, longues, comme j’aime ! Je me suis même demandée, ce qu’il doit donner en allemand, connaissant un peu sa grammaire, hum, les traducteurs ont dû se régaler !!

Jenny Erpenbeck a passé tous les étés de son enfance dans ce bois. Elle a décidé d’enquêter sur son destin et les personnages qui se sont succédés sur le terrain. Cela nous donne au final un texte puissant et poétique. C’est très beau, et j’ai eu tout au long de sa lecture une envie incessante de découvrir ce lieu tel qu’il était au temps de Klara, puis par la suite. J’ai eu envie de m’y promener en compagnie du jardinier, en silence, ou en l’écoutant parler de ses abeilles, de ses plantes, de ses arbres…

Claude

Page 13. Le jardinier

D’où vient-il ? Au village, nul ne le sait. Peut-être est-il là depuis toujours. Au printemps, il aide les paysans à greffer leurs arbres fruitiers ; aux environs de la Saint-Jean, il écussonne les sauvageons à œil poussant ou, lors de la deuxième montée de sève, à œil dormant ; pratique la greffe en fente ou en oblique selon l’épaisseur du porte-greffe, confec­tionne le mélange indispensable de goudron de pin, de cire et de térébenthine, puis panse la plaie avec du papier ou du raphia. Au village, chacun sait que les arbres qu’il a entés présentent au cours de leur croissance ultérieure des couronnes d’une par­faite régularité. En été, les paysans viennent le cher­cher pour faucher et pour confectionner les meules de paille. On lui demande aussi volontiers conseil pour assécher la terre noire des parcelles en bordure du lac, il s’entend à tresser les rameaux d’épicéa et à les planter à la bonne profondeur dans les trous creusés pour assurer le drainage du sol. Il prête la main aux villageois pour réparer charrues et herses, en hiver il abat avec eux des arbres dont il scie les troncs. Lui ne possède ni terre ni bois, il vit tout seul dans une cabane de chasse abandonnée à la lisière de la forêt, il a toujours vécu là, au village tout le monde le connaît et pourtant les gens, les jeunes comme les vieux, ne l’appellent jamais que le Jar­dinier, comme s’il n’avait pas d’autre nom.

Le bois de Klara de Jenny Erpenbeck, traduit de l’allemand par Brigitte Hébert et Jean-Claude Colbus. Éditions Actes Sud.

9782742785469[1]