Plus haut que la mer
de Francesca Mélandri

Une femme et un homme se voient obligés de passer une soirée et une nuit sur une île. Ils sont en visite, ils ne se connaissent pas.

Elle, Luisa, est une femme simple du Nord Est de l’Italie, elle est venue voir son mari au pénitencier. Il y est enfermé pour les meurtres de deux hommes.

Lui, Paolo a anticipé sa retraite en apprenant que son fils unique était un terroriste et avait assassiné trois personnes.

Ils se retrouvent tous les deux, les deux seuls visiteurs du jour, prisonniers de l’île en raison d’un fort mistral. Les autorités pénitenciers les obligent à rester sous la surveillance de Pier Francesco, un garde.

Ces trois personnes venues de trois mondes différents vont partager d’infimes moments de grâce, qui feront basculer leurs vies à chacun. Il y a des passages intenses, d’une incroyable sensibilité et complicité. C’est un livre qui nous emporte par instant avec une très grande délicatesse.

Claude

Pages 176-177. Et entourée des bras de Paolo, Luisa pleura, pleura comme elle ne l'avait jamais fait de toute sa vie. Elle pleura ses douleurs menstruelles assise sur le tracteur. Elle pleura les raviolis que sa plus jeune fille avait enviés et qui avaient fini à la pou­belle. Elle pleura les chaussures d'homme que, depuis des années, en novembre et en avril, elle sortait de l'armoire pour les cirer. Elle pleura la petite fille qui avait trois ans avant et qui en avait six maintenant, et elle pleura son très beau pré­nom. Elle pleura ses enfants qui s'entendaient dire dans la cour de l'école: « Ton père est un assassin.» Elle pleura cet homme que, la veille encore, elle ne connaissait pas et par la bouche de qui sortaient des sons de souffrance. Elle pleura l'étreinte qu'il lui donnait. Elle pleura le compagnon de beuverie que son mari avait battu à mort par une nuit d'hiver, elle pleura son mari roué de coups par les collègues du deuxième homme qu'il avait tué. Elle pleura sa propre peur de jeune épouse au sommet de la montagne. Elle pleura la première fois où on l'avait invitée à danser amoureuse. Elle pleura le beau sourire dont elle était tombée amoureuse. Elle pleura les fouilles dans les antichambres des parloirs. Elle pleura le pédophile si gentil avec les enfants. Elle pleura sa jeunesse et son enfance, elle pleura le goût des pâtes aux oursins, elle pleura sa fille qui lui avait dit « Ne t'inquiète pas. » Elle pleura parce qu'elle ne pleurait plus depuis l'âge de treize ans et parce qu'on n'avait plus caressé ses cheveux depuis l'âge de dix ans.

Quand elle commença à se calmer, Paolo la conduisit par les épaules jusqu'au matelas. Elle se laissa guider comme par un berger. Il alla ensuite prendre le fauteuil de barbier de l'autre côté de la pièce. Il était lourd et le repose-pied de fer racla désagréablement sur le carrelage. Ils se tournèrent tous les deux vers Nitti, mais le gardien était toujours immobile sur trois chaises. Il ne ronflait plus, pourtant.

Paolo approcha le fauteuil du lit de camp. Luisa était restée assise sans bouger au bord du matelas comme un pantin sans marionnettiste seulement secouée de temps en temps par un sanglot. Une main sous sa nuque, il la fit s'allonger. Elle posa docilement la tête sur l'oreiller et glissa ses jambes sous la couverture de Maria Caterina. Paolo s'installa à côté d'elle sur le fauteuil de barbier et lui prit la main.

Les sanglots de Luisa se firent de plus en plus rares, comme les coups de tonnerre d'un orage chassé par le vent Tout doucement, elle se calma.

 

Première page

L'Île n'était pas en pleine mer, mais c'était tout comme. Seul le Détroit, apparemment facile à traverser à la nage, la séparait de la terre ferme, qui était en fait une grande île. Les vents balayaient toutes les vapeurs, fumée et impure­tés de l'air, et même les bouffées noirâtres de l'usine pétrochimique. Ainsi l'Île semblait très proche, presque au point de la toucher — mais c'était une illusion. Ce qui donnait cette netteté à son profil, c'était le souffle puissant de la Médi­terranée qui, à partir de là, restait grande ouverte et vide jusqu'à Gibraltar. Le Détroit était parcouru de courants qui, en réalité, auraient rendu la traversée impossible même au plus vigoureux des nageurs.

Les embarcations non plus ne pouvaient sillon­ner facilement ce bras de mer couleur feuilles de vigne piquetées de vert-de-gris. Il était parsemé de rochers sous-marins qui pouvaient racler en traître la quille du bateau au creux de la vague. Quant aux bancs de sable, seule la sonde permettait de savoir où la dernière tempête de libeccio les avait poussés.

Plus haut que la mer de Francesca Melandri, traduit de l’italien par Danièle Valin. Éd.Folio.

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