Père
d’Élisabeth von Arnim

Pour ce début de congés, je me suis replongée dans l’univers d’Élisabeth Von Arnim. Depuis que j’ai lu, il y a longtemps maintenant « Élisabeth et son jardin allemand », j’y retourne régulièrement avec un grand plaisir (il ne me reste d’ailleurs plus qu’un livre à lire en première lecture).

Bref, je viens de terminer « Père », et j’ai beaucoup ri. J’aime beaucoup l’ironie qui se dégage de ses textes, sa façon d’aborder les questions de sociétés et de les décrire. Personne n’est épargné, les mœurs et les coutumes de l’époque sont passées à la moulinette. Par moment, je me disais que pour certains points certaines choses avaient peu évoluées enfin dans certains milieux.

Jennifer est une jeune femme de 31 ans, grande, bien bâtie (bien trop pour l’époque), pas du tout dans les critères de beauté du moment, célibataire. Elle vit avec son père, et en prend soin, elle en a fait la promesse à sa mère, 12 ans auparavant sur son lit de mort. Pauvre femme !
     Le père est un écrivain de renommée, mais peu lu, il est tyrannique, impétueux et ne reconnaît en sa fille qu’une secrétaire et une organisatrice. Page 31. Quelle créature blafarde, pensa-t-il, l'observant malgré sa contrariété par habitude d'artiste. Toutes ses héroïnes avaient le teint rose, un teint frais, délicat, le teint de l'au­rore, tandis que Jennifer avait la peau épaisse et terne. Elle n'avait pas non plus, pensa-t-il en l'examinant froidement, les yeux bleus comme il les avait, ou bruns comme les avait sa mère, mais noisette, et Père professait la théorie que les gens aux yeux noisette étaient tous un peu fous, ou tout au moins le devenaient avant la fin de leur existence. Il est vrai que Jennifer n'avait montré jusqu'alors aucun signe de folie; au contraire, elle était, jusqu'à vous accabler d'ennui, raisonnable, calme et banale ; néanmoins, il ne fallait pas trop se fier aux gens oui ont des yeux comme les siens.

À cette époque, il a 65 ans, et il semble être pris par le démon de midi, ses écrits en sont les témoins. Page 27. Non que Père fût de ceux qui pensent qu'il faut s'abais­ser pour s'élever et se vanter pour surgir. Il détestait tout excès ; sa nature était tranquille, ses habitudes solitaires. Mais, si calme qu'il fût et si solitaire qu'il lui plût de vivre, de temps en temps il était un homme, il éprouvait une sorte de démangeaison, une sorte de tiraillement, une sorte de... Qui pourra décrire exactement ce que Père éprouvait ? Quoi qu'il en soit, cela affectait son œuvre ; surtout au printemps, à la saison des nids, quand les moineaux eux-mêmes, dans l'arrière-cour noire, semblaient s'être assuré quelque chose qui lui était refusé à lui. Et récemment il avait pris conscience de ce que les parties de ses livres qui traitaient de l'amour prenaient, à partir du mois de mars, un développement hors de toute proportion avec le reste et devenaient toujours plus ardentes, plus pleines de... et cela visiblement... pour tout dire... de sève. Un jour, il rentre à la maison avec une jeune fille de 19 ans, et annonce à sa fille qu’ils viennent de se marier et qu’ils partent immédiatement en lune de miel pour un mois. Elle, ne put, au milieu de ses inquiétudes, se défendre de remarquer en l'embrassant combien ce pauvre Père devenait chauve, et elle se demanda ce qu'on éprouvait à devenir chauve au moment où l'on épousait Netta, ou ce qu'on éprouvait, étant Netta, à se trouver la femme de quelqu'un de chauve. Les chauves devraient se marier eux, pensa Jen, qui dans son trouble divaguait un peu ; mais peut-être était-ce là ce dont ils ne se soucieraient pas.

     Jennifer est follement heureuse, elle voit là l’opportunité inespérée pour enfin quitter son père. Il se méprend sur sa réaction, et, l’assure qu’ils la garderaient avec eux, mais ce n’est surtout pas ce qu’elle veut !

     Aussitôt le couple partit, elle voit son rêve de petite maison avec un jardin à la campagne se dessiner. Sa mère lui a laissé une rente annuelle de 100 livres, ce n’est pas beaucoup, mais, elle n’a pas de grands besoins, et la liberté n’a pas de prix. Elle part et visite deux maisons dans la même journée, le soir même elle dort dans la seconde, louée à un pasteur, James…

Et là, commence la nouvelle vie !

     Je ne vous en dirai pas plus, car il faut lire le livre. Le roman nous raconte l’émancipation d’une femme qui toute sa vie a été étouffée par l’image du Père, du Grand Homme, de l’Écrivain connu. Jen s’ouvre enfin à sa vie, à ses propres envies et non plus à celles des autres, à la liberté, et aussi à l’amour (quand même !!!) page 249. En vérité le mariage devait être une chose affreuse, à moins qu'il n'y entrât beaucoup d'amour, se disait avec un frisson Jen qui essayait d'imaginer ce que pouvait être la vie, sans même une porte qu'on puisse légitimement verrouiller. Et quand un peu plus tard elle verrouilla sa propre porte, la verrouilla quand elle le voulut, sans que quelqu'un le lui ordonnât ou le lui défendît, cette fière porte qu'aucun être humain n'avait le droit de franchir sans y être invité, et qu'elle grimpa ensuite l'escalier pour rentrer dans sa chambre tranquille et vide, où, elle le savait, elle allait se coucher et dormir en paix jusqu'au matin, son sort lui parut si extraordinairement favorisé que plus que jamais les scrupules l'assaillirent quant à sa conduite envers Netta da l'après-midi.

     La réplique du père sera cinglante, on se secoue pas les vieilles convenances quand on est sa fille, d’autant plus que lui, Père a peut-être quelques difficultés à retrouver sa jeunesse !! Page 265.

— C'est... une grande surprise, Père, l'entendit-il tout à coup dire, ou plutôt bégayer, ce qui prouvait qu'elle avait au moins le mérite d'avoir honte.

Il ne bougea pas, il resta assis. Jamais il ne s'était levé d'un siège pour Jennifer, et quoiqu'il fût maintenant chez elle et non chez lui, il ne lui serait pas venu à l'esprit de le faire. Mais il tourna légèrement la tête et l'examina de des­sous ses lourdes paupières; et d'un seul coup d'œil il perçut tout: l'état de sa peau, de ses cheveux, de ses vêtements et, reprenant sa contemplation du sol, il se dit : « Grand Dieu!»

Elle lâcha la vigne vierge et lentement franchit le seul. Quand elle entra dans la pièce, avec elle y pénétra une odeur singulière évocatrice de terre brûlante, de travailleurs échauffés à la retourner; et Père qui détestait la terre sous toutes ses formes et les travailleurs sous toutes leurs espèces, se sentit plus choqué que jamais.

«Grand Dieu! », pensa-t-il de nouveau, choqué jusqu'au fond de lui-même; et tout en continuant à fixer le sol d'un air dur, il se demandait de quel indésirable ancêtre de sa mère elle pouvait tenir cette affreuse disposition à s'abaisser. Voyez-la, voyez celle qui était si fille ; à quel niveau tombée, en moins de trois semaines! Pas un Dodge qui à sa connaissance se fût abaissé. Tous les Dodge mouraient à un niveau plus haut qu'ils n'avaient débuté. Ce n'était pas de sa famille à lui qu'elle tenait ce penchant. Il pouvait seulement conclure que, dans la famille de la pauvre Marianne il y avait eu des gens pires encore qu'il ne l'avait parfois soupçonné.

C’est une très belle satyre de la vie en Angleterre à la fin du 19ème, début 20ème. Il est dit en préface que c’est la chute d’un tyran, je dirai après l’avoir lu, que c’est effectivement une chute, mais de deux tyrans !

Claude

Première page

À son lit de mort, Mère dit :

— Tu prendras soin de Père, n'est-ce pas?

— Toujours, sanglota sa fille à genoux, le cœur brisé.

— Ne l'abandonne pas, Jennifer.

— Ô Mère, je te le promets, je ne l'abandonnerai jamais, jamais, jamais.

Non, jamais on n'abandonnera Père. Mais que faire si Père, jamais abandonné, méticuleusement entouré, soigné, obéi, chéri, après douze solides et fidèles années de ce régime, sans en avoir dit un mot à âme qui vive, arrive pour le thé un après-midi avec une nouvelle femme? Alors, est-on libéré? N'a-t-on pas accompli sa tâche? Ne peut-on pas, la conscience pure, ou plutôt ne doit-on pas passer la main et enfin, enfin, ô joie, être libre?

Père, cependant, n'avait pas l'air de voir les choses de cet œil. Il semblait considérer comme allant de soi que sa fille continuerait à s'occuper de lui comme auparavant, côte à côte avec sa nouvelle femme, en vertu du principe que les maisons paternelles sont tout naturellement les demeures des filles non mariées. Et quand elle lui rappela qu'elle avait trente-trois ans, il se contenta de s'enquérir, d'un air acerbe (car en son cœur il pensait qu'elle aurait dû, depuis longtemps, être mariée et avoir débarrassé la maison), si, parce qu'elle avait trente-trois ans, elle en était moins une fille non mariée.

Père d’Élisabeth von Arnim, traduit de l’anglais par Marguerite Glotz, préface de Catherine Riboit.

etrets