Adriana
de Théodora Dimova

     Je continue mon exploration de la littérature bulgare. Je viens de terminer Adriana. Je suis sans mot. Ce livre par son histoire mais plus encore je pense pour moi par sa syntaxe vous transporte. Je me suis perdue dans les longues phrases et je n’avais surtout pas envie de m’en échapper. Je me suis laissée percer et transpercer par les mots. Les personnages quant à eux sont extrêmes, il n’y a pas de milieu dans ce roman, c’est tout ou rien. Si je prends l’exemple des phrases, elles sont soit très longues soit très courtes, il en va de même pour les personnages. Ils sont démesurés, passionnés, ils vont au bout de tout.
J’ai été enchantée tout au long de ce livre, les pages se tournaient toutes seules, et j’ai vraiment aimé errer dans ses phrases interminables. Il y a en plus une réflexion intéressante sur la vie, ce que l’on en fait et sur l’acceptation.

     Iona est une jeune étudiante qui cherche un emploi pour pouvoir partir en Angleterre. Elle a un cousin, Théodor avec qui elle est très proche, il est écrivain. Un soir, après quelques mois d’absence, elle arrive chez lui sans prévenir pour lui raconter une histoire. L’histoire de ses derniers mois, car elle souhaite qu’il l’écrive, et elle sait qu’il le fera !

     Et, elle commence. Elle lui raconte la petite annonce de la fac (pour s’occuper d’une personne âgée), son entretien avec l’avocat, et sa première rencontre avec Adriana, cette femme. Page 41.Je veux également vous prévenir que je ne souffre pas du tout de mon âge, que la mort ne me fait pas peur, que je ne regrette pas de ne pas avoir vingt ans, non, je ne regrette rien. J'aime ce qui m'arrive, j'aime chaque ins­tant de ma vie et je m'en délecte comme je suis sûre que vous ne savez pas le faire, justement parce que vous êtes très jeune, pétillante et jolie, la jeunesse n'a pas conscience d'elle-même, c'est d'ailleurs ce qui fait son charme, vous n'avez pas conscience de vous-même, c'est pourquoi vous êtes si pétillante, jeune et jolie, au moment où vous en aurez conscience, vous cesserez d'être jeune, pétillante et jolie, vous deviendrez une femme fanée, ce qui est le lot de presque toutes les femmes, jeunes, pétillantes et jolies. Je suppose que, durant les premiers mois, s'il nous est donné de vivre plusieurs mois ensemble, des mois et non des jours, vous trouverez que je vous accable, que je vous impose ma sagesse et les siècles que j'ai vécus. Mais non, ce n'est pas vrai. Je ne dirais pas non plus que la solitude me pèse. J'ai vécu surtout seule et c'est pour moi le seul état acceptable. S'entourer de diverses personnes dans le seul but de bavarder avec elles est pour moi intolérable. Je ne supporte pas d'écouter les sornettes des autres, je ne supporte pas que la bêtise humaine colle à mes oreilles et à mes yeux, j'ai tou­jours préféré mon propre silence à la bêtise poisseuse des autres. Malgré tout, j'ai fait passer cette petite annonce disant que je vous cherchais, Ioura, j'ai fait passer cette petite annonce disant que je vous cherchais parce qu'il faut absolument que je vous raconte certaines choses, quant à vous, vous devez les écouter et vous les rappeler, et mainte­nant, j'arrête de parler, je vous laisse la parole, je pense que vous avez eu le temps de vous ressaisir, et loura, médusée, ne put que balbutier bêtement : j'accepte vos conditions.

     Pendant les trois mois qu’elles passeront ensemble, Adriana raconte sa vie, pourquoi celle-ci c’est arrêtée alors qu’elle avait 29 ans, pourquoi blasée par l’argent de son père, poussée par l’ennui, elle s’est enfoncée très jeune dans une recherche de la destruction, de la déchéance entraînant les autres dans son sillage.

     Théodor qui écoute a du mal à la croire, il est jaloux de cette vieille femme qui a su envoûter sa cousine tant aimée. Page 47. Tu n'aimes pas entendre parler de lacs, Teodor, mais je te dirai quand même que ces trois derniers mois de la vie d'Adriana ressemblaient à un lac, et parfois l'esprit jaillissait de ses yeux, il se manifestait à moi, il m'est difficile de décrire cet état de présence absolue d'un esprit, de tout esprit humain, d'ailleurs. L'esprit jaillissait de ses veux, si je puis m'exprimer ainsi, et ils se fermaient à demi ou se tournaient vers l'intérieur, il est impossible de le dire avec des mots, mais peux-tu au moins me comprendre ? Pourquoi te tais-tu ? Cela se produisait généralement lorsque Adriana commençait à me raconter sa vie, en fait, c'est ce qu'elle faisait durant tout ce temps, elle me racon­tait sa vie, commencée il y a si longtemps qu'il m'était dif­ficile de la suivre, c'étaient deux époques en arrière, j'avais du mal à imaginer Adriana jeune, à vingt-neuf ans, mon imagination refusait d'accepter que naguère Adriana avait eu vingt-neuf ans, au moment où il lui était arrivé l'incident à la fontaine, par un matin glacé de février, en chemin vers le rivage marin, quels qu'aient été les jours avant celui-là, aussi bleus et diaphanes qu'aient été les jours d'été avant celui-là. Excuse-moi, Adriana, mais c'est absurde pour moi de t'imaginer à vingt-neuf ans, lui ai-je dit dès le premier jour, pardonne-moi cette franchise qui doit sans doute te blesser. Adriana a gardé le silence, elle s'est tassée, elle n'a pas pu se battre contre cette spontanéité. D'accord, loura, dans ce cas, essaie de t'imaginer à quatre-vingt-treize ans. Je ne peux pas, ai-je répondu. Pour pou­voir te transporter à l'âge de quelqu'un, pour pouvoir, généralement, te mouvoir dans le temps, parmi les hommes, il te faut du courage ! de l'imagination ! de la résis­tance ! Tu dois apprendre à voyager dans l'âge des gens, loura, tu dois apprendre à les voir à n'importe quel âge, dans n'importe quel état, les gens sont différents aux diffé­rents âges de leur vie et dans leurs différents états, loura. Il n'y a pas de gens différents, il y a des états et des âges diffé­rents, loura. Les gens ne sont jamais les mêmes, même si, extérieurement, ils le paraissent, loura.

     Ioura continue imperturbable, Théodor peu à peu est vaincu et convaincu. Page 57. C'est arrivé. C'est arrivé à moi. C'est ce qui est demeuré de plus important dans cette vie de quatre-vingt-treize ans, loura. Mais je ne sais si c'était la vérité ou la réalité. Voilà, c'est cela que j'aimerais parvenir à te raconter, Ioura. Parvenir à te le transmettre. Pour que tu puisses à ton tour le transmettre, parce que cela ne peut se perdre, cela appartient au monde. Pardonne-moi cette volubilité qui jaillit au bout de presque un demi-siècle de silence, elle me répugne tellement, ma propre prolixité, mais je ne puis m'arrêter de parler, ce qui ne m'est jamais arrivé, j'ai toujours détesté le verbiage, le fait de se confier, la communication humaine, les sottises humaines m'ont toujours fait horreur par leur ineptie et le fait qu'elles ne mènent à rien, et voilà que je ne puis m'arrêter de te parler tout en me délectant de tes yeux, de tes cheveux, de ton visage, loura, comme si cela faisait longtemps que je te connaissais, ce cri d'amour lancé au regard et au visage de l'autre, lancé à toi, loura, on dirait que l'amour est toujours autour de nous, qu'il ne nous quitte jamais, c'est ce qui rend la vie supportable, sans lui, la vie serait absolument intolérable, absolument inepte, loura, comment ai-je pu recevoir, au déclin de ma vie, un être que je puisse aimer, comment ai-je compris que tu existais et comment t'ai-je cherchée, loura, avec cette petite annonce dont tu parles de manière si comique... ma solitude désertique, loura... loura parlait avec une autre voix, une autre expression, c'était stupéfiant comme elle était différente, elle parlait avec la voix d'Adriana, peut-être, ou bien était-ce qu'à ce moment-là Adriana était tout près d'elle, c'était tout à fait certain, j'avais peur de mettre fin à cette situation, elles for­maient un tout, communiquaient, chaque mouvement ou bruit pouvaient les faire sursauter... loura se tut, le regard tourné vers l'intérieur, elle écoutait l'autre voix, les autres mots qu'elle ne pouvait plus raconter... c'est alors que, pour la première fois, j'ai compris, ou cru, du moins j'ai cessé de m'irriter... j'étais inclus en elles, j'étais contaminé, je faisais partie d'elles, j'étais le vecteur, l'élu, le nouveau réceptacle dans lequel elle se déversait.

     Le roman s’écoule, Iouna raconte Adriana jusqu’à ce matin, où elles sont sur la plage, où elle la prend dans ses bras, et rentre dans l’eau.

Claude

 

Première page

Un jour, loura, mon adorable cousine germaine que toute la famille plaignait parce que sa mère était morte très tôt et que son père s'était presque aussitôt remarié avec une veuve originaire de la Bulgarie du Nord-Ouest ­comme dans les contes les plus cauchemardesques où il était question de marâtres, il avait complètement cessé de s'occuper de sa fille aînée et de lui prêter attention, aiguillonné, bien entendu, par la veuve originaire du Nord-Ouest qui, après l'avoir taraudé et empoisonné pendant deux ans, réussit à chasser loura chez sa grand-mère, à la suite de quoi elle fit de furieuses tentatives pour concevoir un enfant à elle (elle allait de guérisseurs en rebouteux, de charlatans en sorcières, exorcistes, voyantes, Turques et hodjas, buvait des décoctions, accomplissait toutes sortes de trucs dégoûtants, comme faire le tour du quartier à minuit en saupoudrant les maisons de cendre depuis longtemps refroidie, ou rester accroupie durant des heures avant le point du jour au-dessus d'une casserole de chou bouillant, afin que ses entrailles s'imprègnent des vapeurs curatives du chou), quoi qu'il en soit, elle ne put avoir d'enfant capable de faire de l'ombre à la belle loura, d'adoucir le sentiment de culpabilité de son père, profondément refoulé, à l'égard de sa jolie fille unique; ainsi donc, un dimanche, en fin d'après-midi, en plein milieu du mois d'août, dans la ville vidée de ses habitants comme en temps de peste, dans le désert de la canicule implacable de l'été qui ramollit à la fois le cerveau, le sang et les os des quelques Sofiotes demeurés en ville, par un tel soir d'été, dans l'odeur de poussière, d'asphalte et de rues désertes, la sensation des pierres chauf­fées à blanc et des nuits blanches qui s'ensuivent, sans m'appeler sur mon portable, ni me prévenir de sa visite, ni s'excuser d'avoir sonné l'alarme sans arrêt à l'interphone (il s'avéra ensuite qu'elle avait tout simplement appuyé la main sur le tableau de l'interphone, inconsciente de l'alarme qu'elle provoquait), sans prendre la peine de savoir si je n'étais pas en train de travailler, d'écrire, de rédiger un article à rendre deux heures plus tard, si je n'avais pas un engagement, si je ne devais pas sortir, si je n'attendais pas quelqu'un, si on ne m'attendait pas quelque part, bref si je n'avais pas d'autres projets, par un tel soir d'été, loura fit irruption dans mon atelier sans s'enquérir de tout cela et s'installa dans le fauteuil le plus confortable (l'unique, d'ailleurs).

Adriana, de Théodora Dimova, traduit du bulgare par Marie Vrinat Nikolov. Éd. Des Syrtes.

 

 

Marie Vrinat m’a écrit que ce livre doit être pilonné, quel vilain mot. J’ai du mal à comprendre la politique des maisons d’éditions. Il y a tant de livres merveilleux qui disparaissent comme ça. Il doit y avoir une date de péremption comme sur les yaourts, et encore les yaourts nature ont plus de chance que les livres, on peut les manger après la date !!!!!!

gfsd