Vie animale
de Justin Torres

     « Vie animale » est un premier texte d’une force incroyable. Un jour où je n’étais pas inspirée ma libraire me l’avait conseillé, il m’a bouleversé.

     « Vie animale », retrace la vie de trois jeunes garçons, entourés par une mère dépassée par sa vie, et un père qui la bat. Ils sont les témoins de ce misérable spectacle, de sa violence et de ses incompréhensions. Ils sont trois enfants, l’innocence de l’enfance leur permet de se soutenir encore. Page 98. « Paps s’est excusé, tu sais, m’a annoncé Manny, de m’avoir frappé avec les poings. Il m’a dit qu’il avait eu peur qu’il nous soit arrivé quelque chose de grave. »
     Il m’a roulé sur le côté et a observé mon visage. J’ai fait semblant de bâiller. Je n’aimais pas son regard sur moi.
     « Je croyais vraiment qu’on pouvait s’évader, il a murmuré. J’avais tout prévu – exactement comme dans le champ hier soir, je croyais que Dieu allait attraper nos cerfs-volants et nous enlever, nous protéger. »
     Il m’a pris le menton et a tourné mon visage vers lui.
     « Mais maintenant, je sais que Dieu a semé du propre dans le sale. Toi, Joel et moi, on est juste une poignée de graines que Dieu a jetées dans la boue et le crottin de cheval. On est seuls. »
     Il y a aussi des moments rares mais merveilleux, ces instants où l’on voudrait que le temps s’arrête. Page 62. « Il va voir ce qu’il va voir », a dit Ma, et à cet instant, on l’aimait farouchement.
     On a entendu les pas de Paps dans l’escalier. On s’est préparé à bondir. Puis la poignée de porte a bougé, il s’est arrêté un instant, donnant l’impression d’avoir compris, pourtant il est entré et a rallumé la lumière. On a surgi du rideau, on s’est jeté sur lui et on l’a fait tomber dans le couloir. Ma l’a enfourché, et on s’est tous mis à le chatouiller. Il riait d’un rire rauque et il battait des jambes en criant : « Non, non ! » Il a ri jusqu’à être à bout de souffle et avoir les larmes aux yeux, mais on continuait à l’embêter, on plantait les doigts dans ses côtes, on lui chatouillait la plante des pieds en riant et en faisant le plus de bruit possible, mais jamais autant que lui.
     « Non, non non ! » il hurlait et pleurait, même s’il riait toujours. « Je ne peux plus respirer.
     - D’accord, a dit Ma. Ça suffit. »
     Mais ça ne suffisait pas. Nos serviettes avaient glissé, le sang pulsait dans nos corps nus, nos mains s’agitaient avec énergie, on était vivants, et ça ne suffisait pas : on en voulait encore. On a chatouillé Ma, on lui a piqué les côtes avec les doigts, elle s’est effondrés sur la poitrine de Paps et s’est cachée la tête, et il a enroulé ses brais autour d’elle.

Ils se débrouillent comme ils le peuvent, ils sont pour la plupart du temps laissés à eux-mêmes. Tant qu’ils sont tous les trois, tout va bien, malgré la violence de leurs jeunes vies. Et puis, ils grandissent, si deux d’entre eux restent proches, le plus jeune lui, suit un autre chemin. La fin du roman est terrible, d’une violence inouïe, que je préfère vous laissez découvrir. C’est vraiment un très beau livre, qui remue par la force qu’il dégage. Il y a des passages si intenses que si je m’écoutais, je vous les rapporterai, mais il vaut mieux le lire.

Claude

Première page
On en voulait encore
     On en voulait encore. On frappait sur la table avec le manche de nos fourchettes, on cognait nos cuillères vides contre nos bols vides ; on avait faim. On voulait plus de bruit, plus de révoltes. On montait le son de la télé jusqu’à avoir mal aux oreilles à cause du cri des hommes en colère. On voulait plus de musique à la radio ; on voulait du rythme ; on voulait du rock. On voulait des muscles sur nos bras maigres. ON avait des os d’oiseau creux et légers, on voulait plus d’épaisseur, plus de poids. On était six mains qui happaient et six pieds qui trépignaient ; on était des frères, des garçons, trois petits rois unis dans un complot pour en avoir encore.
     Quand il faisait froid, on se battait pour des couvertures jusqu’à les déchirer en deux. Quand il faisait vraiment froid et que notre souffle formait des nuages glaciaux, Manny rampait avec Joel et moi dans notre lit.
     « Un corps chaud, il disait.
     - Un corps chaud », on acquiesçait.
     On voulait plus de chair, plus de sang, plus de chaleur.

Vie animale de Justin Torres, traduit de l’américain par Laetitia Devaux. Ed. Points

9782757830765[1]