Le temps des femmes
Elena Tchijova

     Dans ce magnifique livre, Elena Tchijova rend hommage à toutes les femmes russes, à leur courage, à leur dignité et à leur résistance silencieuse à l’oppression.

     Ce roman à 5 voix est extraordinaire, l’auteure à travers ces 5 femmes nous décrit la vie en Russie à travers trois générations. Elle nous transporte dans le Leningrad des années 1960, dans la Russie totalitaire.

Une jeune femme, Antonina, mère célibataire d’une enfant muette partage son logement avec 3 femmes âgées. Elles feront office de grands-mères pour la petite. P. 31 Quand elle a eu trois ans, je l'ai menée à la polyclinique. La doctoresse a examiné sa bouche, a étalé des images sur la table. Bon, tout est normal, elle a dit. Elle entend. Elle comprend. C'est un retard de développement. Il faut attendre. Peut-être qu'elle va se mettre à parler.

Elle m'a dit qu'il y avait un professeur à Moscou. Pour y aller, il fallait encore de l'argent. Et où le trouver ? Déjà que je n'arrive pas à tenir jusqu'au bout du mois sans prendre une avance...

Dans un premier temps, je n'ai fait que pleurer : ah là là ! Ça sera un monstre... Ni école ni colonie de vacances. Et surtout, pas de famille. Qui voudra d'une femme muette ? Elle restera vieille fille toute sa vie. À moins qu'elle ne se trouve un muet qui fasse la paire avec elle.

Les vieilles, qu'elles en soient remerciées, ont essayé de me consoler. C'est Dieu qui décide de tout, disaient-elles. Tu verras qu'elle se mettra à parler. Mais, des fois, quand je marche dans la rue et que je croise les enfants des autres qui babillent, j'en ai le cœur qui saigne et je détourne la tête pour avaler mes larmes.

Les vieilles insistaient : à ton travail, surtout, ne dis rien. Si on te demande, tu réponds que tout va bien ; les gens ont la langue affûtée, mauvaise. Tous les malheurs viennent de là. Ils te jouent la comédie de la compassion, mais derrière ton dos, va voir ce qu'ils racontent entre eux ? Des fois qu'on te calomnie, qu'on te couvre de boue !  

La jeune femme passe son temps à l’usine, à faire la cuisine, le ménage, la lessive, à faire vivre « la famille », et n’a pas le temps de vraiment s’occuper de sa fille et de sa vie personnelle. Il n’est pas bon d’être mère célibataire, et elle se retrouve prise au piège par sa chef, Zoïa. L’influence des femmes dans l’usine est incroyablement forte, même les hommes en subissent les décisions.

Glikeria, Evdokia et Ariadna ont quant à elles chacune leur histoire. Elles ont connu la Russie du Tsar, et en transmettent les valeurs (en secret) à Suzanna. Elles iront même jusque-là faire baptiser, alors que c’est complètement interdit, et changeront son prénom. Elle deviendra pour elles seules, Sofia. Que de secrets. P. 34 Sur son acte de naissance, elle se prénommait Suzanna. Un nom pas chrétien, que Dieu nous préserve. Dans le temps, c'est comme ça qu'on appelait les filles de mauvaise vie pour ne pas faire honte aux saintes qui intercédaient auprès de Dieu. Et à présent, c'est sa propre mère qui lui avait choisi ce nom bon pour un chien...

On réfléchit longuement, on feuilleta les Vies des Saints. Ce n'étaient pas les beaux prénoms qui manquaient, mais elles n'allaient pas prendre le premier venu. Le père Innokenti dit : cherchez en fonction de l'extrait de naissance. Si ce n'est pas le même sens, que ça commence au moins par la même lettre.

Glikeria y était allée de son invention : et pourquoi pas Serafima ? dit-elle... Non. On décida de la prénommer en l'honneur de Sofia. Le soir, en présence de sa mère, elles évitaient de la désigner par son prénom : elle, pour elle, avec elle. Pendant la journée, on lui donnait un diminutif câlin : Sofiouchka. Entre elles, elles disaient Sofia.

Pendant toute son enfance Suzanna (Sofia) ne parlera pas, mais cela devra encore une fois rester secret, les quatre femmes de sa vie ne le diront jamais. Après la mort de sa mère, elle trouvera sa voix. En attendant, elle dessine pour plus tard en faire son métier. P. 21(première page) Mon premier souvenir : la neige... Un portail, un cheval blanc étique. Mes grands-mères et moi, nous clopinons derrière une charrette, le cheval est grand, mais bizarrement sale. En plus, les brancards sont trop longs et traînent sur la neige. Dans la charrette, il y a une chose sombre. Le cercueil, disent les grands-mères. J'ai beau connaître ce mot, je suis tout de même étonnée : un cercueil doit être en verre, c'est bien connu. Si c'était le cas, tout le monde pourrait voir que maman dort, mais qu'elle va bientôt s'éveiller. Je le sais, seulement, je suis incapable de l'expliquer...

Quand j'étais petite, je ne savais pas parler. Maman m'avait conduite chez des médecins, m'avait montrée à divers spécialistes, mais en vain : on n'a jamais trouvé la cause de mon mutisme. Jusqu'à sept ans je suis restée muette, ce n'est qu'ensuite que je me suis mise à parler, bien que, moi, je ne me souvienne de rien. Les grands-mères aussi ont oublié, même mes tout premiers mots. Naturellement, je leur ai posé la question, mais elles m'ont répondu que j'avais toujours tout compris ; je faisais des petits dessins et il leur semblait que je leur parlais. Elles avaient pris l'habitude de répondre à ma place. Elles faisaient les ques­tions et les réponses... Avant, mes dessins étaient dans une boîte. Dom­mage qu'ils se soient perdus : grâce à eux, j'aurais pu me souvenir de tout. Alors que j'ai oublié. Même le visage de maman.

Cinq voix, 5 témoignages, 5 caractères, 3 générations, sont admirablement retracés dans ce magnifique roman. On ressent la lourdeur du régime, la pauvreté et le manque de liberté des gens. C’est  un roman grave, mais je n’ai pas pu m’empêcher de sourire par instant, cette légèreté est intelligemment insérée dans le texte et arrive au bon moment.

Claude

Le temps des femmes d’Elena Tchijova, traduit du russe par Marianne Gourg-Antuszewicz. Éd. Noir sur Blanc.

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