Katerina
d’Aharon Appelfeld
 

     Katerina revient s’installer dans son village, 40 ans après son départ. Sa vie est loin derrière elle, elle profite de sa solitude pour revenir sur son parcours.

     Elle vient d’une famille ruthénienne, dure sans compromis. Après la mort de sa mère et le remariage de son père, elle part. Sa mère était la seule à lui donner un semblant de douceur, et elle ne peut imaginer rester avec cette belle-mère qui la déteste.

     Elle se retrouve à vivre dans la rue, avec les clochards. Elle connaît la misère, la proximité, la violence et toute la dureté de cette vie. Elle y perd ses dernières illusions. Pages 27-28. À la gare de Strassov, j’appris à faire cul sec. Après trois ou quatre petits verres, on ne ressent plus ni frayeur  ni douleur, on prend même plaisir aux étreintes. En fait, rien n’a plus vraiment d’importance, on repose sa tête contre le mur, on ferme les yeux et on se met à chantonner.

     Elle parvient à se faire embaucher dans une famille juive, elle qui a peur au début, tombe amoureuse de son patron et devient amie avec sa femme. Elle adore leurs enfants, elle est séduite pas leurs coutumes, leur religion. Mais en Europe, la chasse aux juifs a déjà commencé, et Benjamin, le mari est assassiné. Elle reste alors avec Rosa, sa femme, comme une sœur aimante jusqu’au soir où elle aussi disparait avec les enfants. Elle retourne dans la rue, boit, dort jusqu’au jour où elle se ressaisit et entre au service d’Enni, une pianiste juive, de renommée mondiale. Avec elle aussi elle parle, elle partage. Quand Enni partira, elle lui donnera un sac de bijoux qui lui sauvera de la misère bien des fois.

     Enni partit, elle retourne encore au bar, et y rencontre Sammy avec qui elle vit relativement heureuse. Mais, le jour où elle lui annonce qu’elle est enceinte, il s’enfuit.

     L’enfant naît, Benjamin, l’amour de sa vie. Elle est tellement séduite par la religion juive, qu’elle le fait circoncire, malgré les protestations de ses proches et malgré toute la haine qui monte contre le peuple juif. Personne ne la comprend, d’autant plus que son enfant n’est pas juif. C’est certainement la période la plus heureuse de sa vie, jusqu’au drame qui la fera se retrouver 40 ans en prison.

     Quelle période terrible, Aharon Appelfeld nous décrit avec talent, sans voyeurisme Katerina, personne simple qui a assisté impuissante à l’horreur de la Shoa, qui n’a pas pu sauver ceux qu’elle aimait. Petite paysanne sans culture, elle a su ouvrir son cœur et son esprit à des gens qu’elle croyait dans son enfance mépriser et qui s’avéreront être ses plus proches amis.

     C’est une très belle leçon d’intelligence et d’humanité.

Claude

Première page.

     Je m’appelle Katerina et je vais sur mes quatre-vingts ans. Après Pâques, je suis retournée vivre dans mon village natal, dans la ferme familiale, une petite bâtisse à moitié en ruine –seule subsiste la cabane où j’habite, dont l’unique fenêtre, largement ouverte, donne sur le monde. Ma vue a baissé mais mes yeux frémissent toujours du désir de voir. L’après-midi, quand la lumière est à son paroxysme, le regard se porte jusqu’aux rives du Prout aux eaux intensément bleues en cette saison.

     Il y a plus de soixante ans que je suis partie, soixante-trois exactement, et pourtant rien n’a vraiment changé. La végétation, ce vert infini qui drape les collines, est toujours aussi verte, voire davantage si je ne m’abuse. Quelques arbres de ma lointaine enfance subsistent encore, toujours aussi droits et touffus, sans parler du moutonnement enchanteur des collines. Tout est pareil, sauf les hommes, qui ne sont plus.

     Au petit matin, j’écarte les lourdes tentures qui masquent les années pour les examiner à loisir, en silence, face à face, comme disent les Écritures.

 

9782757806203[1]

Katerina d’Aharon Appelfeld, traduit de l’hébreu par Sylvie Cohen. Éd.Point.