Paula T. une femme allemande
de Christoph Hein
 

     Paula Trousseau est peintre. Elle a grandi en RDA. Le livre de sa vie commence par l’annonce de sa mort.

     Paula a été élevée par un père très autoritaire, une mère dépressive qui a très peur de son mari. Aussi, pour survivre à cette ambiance maladive, elle s’est réfugiée dans le dessin et la peinture.

     Elle mettra tout en œuvre pour pouvoir aller aux Beaux-arts de Berlin, contre l’avis de ses parents et de son compagnon. Page 58. Lorsque j'arrivai à la maison, mon père venait justement de rentrer de l'école. Je lui dis bonjour, mais il me répondit seulement d'un signe de tête. Ma mère ne me demanda pas non plus comment ça s'était passé à Berlin, on pouvait cependant remarquer qu'elle brûlait d'envie de le savoir. Il se peut que mon père lui ait interdit de me poser la question. Ma mère se contenta de me demander si j'avais déjà mangé ou si elle devait me préparer quelque chose. Je lui dis que j'aimerais bien boire un café avant de retourner à la gare. Je n'étais là que de passage et je voulais aujourd'hui même aller retrouver Hans, on ne m'avait donné que cinq jours de congé pour passer l'examen et je devais dès le lendemain matin retourner à la clinique. Lorsque nous fûmes assis à table, mon père me demanda sur un ton ironique à quelle date le mariage aurait lieu ou s'il était annulé.

Ce ne serait pas étonnant, ajouta-t-il avec un rire mauvais.

Aucune idée, dis-je en m'efforçant de garder mon calme, il faut que j'en parle avec Hans. Pendant que je mangeais un morceau de gâteau sans lever les yeux, je sentis que les parents m'observaient.

Alors, demanda mon père, on t'a dit ce que valaient tes barbouillages, à Berlin? On a fini par te remettre les pieds sur terre ?

Subitement, mon embarras, ma gêne, toutes mes angoisses, toutes mes appréhensions furent balayées. Je regardai mon père droit dans les yeux et d'un ton glacial je lui répondis à voix basse:

Oui, on l'a fait. On m'a dit à Berlin ce que valait ma peinture.

Mon père était déstabilisé parce que je le regardais droit dans les yeux, sans détourner le regard. C'est nouveau pour lui, me dis-je, il est habitué à ce que ses enfants le craignent et ça lui plaît. Mais maintenant il est un homme âgé et je suis une femme adulte, je ne serai plus jamais obligée de baisser les yeux devant lui. Cette idée me fit rire malgré moi, ce qui le déstabilisa encore davantage.

— Qu'est-ce qui te prend?

Hans ira très loin pour essayer de l’empêcher de partir la semaine à Berlin, en vain, mais à quel prix pour elle !!! Page 70. Une heure plus tard je me retrouvai devant la maison de Hans, car c'était sa maison, ce n'était pas notre maison. Aucune fenêtre n'était éclairée, il dormait ou il était sorti. Je me glissai sans bruit dans l'appartement, allai dans ma chambre et restai éveillée dans mon lit la moitié de la nuit. Peu après six heures, mon réveil sonna, je ne me levai pas tout de suite, restai encore quelques minutes couchée et me rendis ensuite à mon travail sans prendre de petit-déjeuner.

J'étais enceinte. Je n'y avais jamais pensé, mais maintenant c'était fait, quelque chose poussait en moi. Quelque chose d'organique, un être vivant, un être humain, un enfant. Mon enfant. Ou plutôt son enfant, car moi je ne l'avais pas voulu. J'avais réussi pour une fois à imposer ma volonté, j'étais devenue adulte, j'avais montré à tout le monde que j'étais capable de m'imposer, que j'étais une adulte. Et lui, il avait pris une décision contre mon gré pour me montrer que je ne comptais pas. Peut-être s'était-il ligué avec mon père pour mettre au point ce plan diabolique. Peut-être même était-ce mon père qui lui en avait donné l'idée, peut-être lui avait-il dit: fais-lui un enfant et le problème sera réglé, cette idiote aura suffisamment à faire, un bébé lui mettra du plomb dans la tête. Ils ont dû rire bêtement tous les deux, comme les hommes peuvent le faire, un rire gras, parce qu'une fois de plus ils partageaient les mêmes idées sur le monde et qu'ils avaient tout organisé à leur guise.

      Pour aller au bout de son rêve, elle devra se forger une carapace contre le monde extérieur, contre les hommes… Mais au bout du compte, elle choisira sa vie, dans cette Allemagne de l’Est des années 1950-1990.

     J’ai été subjuguée par ce roman. Je crois que je n’ai jamais lu un auteur qui écrit de cette façon de la femme. Il y a de l’intelligence, de la véracité, il n’y a pas de complaisance, et, c’est magnifiquement écrit.

     Christoph Hein a su décrire et faire vivre un personnage qui contre l’avis et l’envie de tous va jusqu’au bout de son rêve, même si pour cela, elle doit souffrir le martyre. Il y a énormément de sensibilité dans ce roman, et un très grand réalisme au niveau politique, culturel et humain. Quel auteur ! En fait, je ne l’avais jamais lu, j’en avais beaucoup entendu parler, surtout par des amis allemands. Je vais continuer à le lire, car vraiment c’est grand et riche.

Claude

Première page

Trois semaines auparavant, Paula s'était rappelée à son bon souvenir, c'est du moins ce qu'il lui semblait. Il était tombé sur son nom d'une façon si étrange et inexplicable qu'il ne put la chasser de son esprit de toute la journée et finit par appeler l'un de ses amis spécialiste en informatique pour qu'il lui explique ce qui s'était passé.

Ce jour-là, assis à son bureau, Sebastian Gliese avait cher­ché dans son carnet d'adresses électronique un numéro de téléphone. Deux ans auparavant, sa secrétaire avait saisi dans l'ordinateur son vieux fichier Rolodex. Il contenait plusieurs centaines de noms, car il n'effaçait jamais une adresse, même quand le contact était rompu depuis des années et les coor­données probablement obsolètes. En faisant défiler les noms, il sursauta. Le nom de Paula Trousseau apparaissait à deux reprises. Il ouvrit chaque fiche, l'une après l'autre, elles étaient identiques, sa secrétaire avait dû par erreur saisir deux fois la même adresse. Il se souvint de Paula qu'il n'avait pas vue depuis une éternité, puis effaça le doublon. L'ordinateur lui demanda s'il voulait effectivement supprimer cette fiche, il confirma, et pendant quelques secondes une mention apparut sur l'écran: effacé le 22 mai.

Lorsqu'il voulut s'assurer que l'adresse de Paula ne se trouvait plus qu'une fois dans son carnet d'adresses, il ne réus­sit pas à retrouver son nom. Les deux fiches avaient disparu, Paula Trousseau n'existait plus dans son ordinateur. Il essaya d'annuler la suppression des fiches, mais il n'y parvint pas, ou il en fut incapable.

Paula T. une femme allemande de Christoph Hein, traduit de l’allemand par Nicole Bary. Éditions Métaillé.

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