SEPPUKU
de Richard Colasse

Le 1er janvier 1965,à 6h30, alors qu’il se remet de sa nuit, R.C, un jeune attaché de presse à l’ambassade de Tokyo reçoit 2 colis. Page 21/22. Ce matin du 1er janvier 1965, je venais de rentrer du sanctuaire shinto où je m'étais rendu à l'aube pour admirer le lever du soleil et la pureté du ciel de Tokyo débarrassé de la pollution. Il était 6 h 30.

En fait de lumière, il n'y avait qu'un ciel de plomb. Je recevais sur mon chapeau les premiers flocons d'une averse de neige qui s'annonçait sérieuse. Ils se faufilaient sournoisement dans l'échan­crure de mon kimono.

J'avais la gueule de bois, ayant passé la soirée à trop boire en déchiffrant un roman de Mishima que je prétendais lire dans le texte.

Je me suis débarrassé de mon pardessus et me suis rendu dans la cuisine où pour chasser les dernières brumes de saké j'ai aspergé ma nuque sous le robinet de l'évier.

Ensuite, j'ai mis de l'eau à chauffer pour me préparer un thé. C'est alors qu'une voix m'a interpellé depuis le seuil de la maison. Devant l'entrée se tenait un jeune homme à l'air emprunté. Il tenait deux colis, chacun empaqueté dans un carré d’étoffe traditionnel, un furoshiki. J'ai d'abord cru que c'était un livreur venu m'apporter un cadeau de fin d'année, mais il n'avait pas l'air d'un coursier. D'ailleurs, les entreprises de livraison, ainsi que la poste, ne fonctionnaient pas pendant la semaine du jour de l'An.

Lorsque je me suis avancé, il a précipitamment posé les deux ballots à ses pieds et il a retiré son chapeau de feutre usé pour me saluer.

Monsieur R.C. ?

Oui ? Que voulez-vous ?

Il s'est baissé, s'est saisi des deux baluchons par les nœuds qui les fermaient et me les a tendus.

C'est pour vous. On m'a demandé de vous le livrer au plus tôt ce matin même, me dit-il.

    Le premier contient une douzaine de 78 tours d’Émerence von Spanner, une pianiste. Le second, 36 carnets accompagnés d’une lettre. Elle a été rédigée par Émile Monroig, une connaissance à lui. Quelques heures avant qu’il ne la reçoive, Émile s’était suicidé à la façon des samouraïs, par le rituel du Seppuku. Les 36 carnets sont son testament, ils retracent sa vie, il les lui offre car RC est l’une des rares personnes qu’il ait appréciée dans sa vie.

RC décide de les lire immédiatement, il est sidéré en découvrant le récit.

Fils unique d’un médecin allemand et d’une pianiste française, Émile était un enfant choyé, protégé par ses parents. Pendant la guerre, son père ira jusqu’à faire sortir un jeune juif d’un camp de concentration pour lui tenir compagnie, ils deviendront inséparables. Ce dernier ne devra jamais parler de la guerre, ne jamais y faire allusion, sous peine de retourner et subir le même sort que toute sa famille. Ainsi, Émile traverse la guerre sans vraiment s’apercevoir qu’elle sévissait.

Pages 73-74

Vers la fin de 1941, peu de choses avaient changé.

À compter du 1er septembre, le port de l'étoile jaune pour les Juifs était devenu obligatoire. Chaque matin, je regardais sous mon oreiller si une étoile ne m'avait pas enfin choisi. Je priais le dieu du firmament tous les soirs, je le suppliais de m'en accorder une, même une toute petite, même une rabougrie.

Mais rien ne venait.

Puis un jour un incident s'est produit grâce auquel j'ai compris que tout n'était peut-être pas aussi simple que je l'imaginais. Nous faisions avec ma mère la queue devant une boulangerie. Dans la file se trouvait une jeune femme accompagnée d'une fillette de mon âge. Au revers de leur paletot était cousue la fameuse étoile. Je me suis mis à loucher sur le morceau de tissu jaune. Derrière nous se tenait très droit et très raide un couple de personnes âgées. L'homme était manchot. À sa veste pendait une décoration. Il avait sans doute perdu son bras dans les tranchées pendant la Grande Guerre. Quand il a vu la jeune femme et sa fille, il s'est adressé à son épouse d'un ton indigné, assez fort pour que tout le monde

entende : 

— C'est un scandale qu'on fasse attendre de bons Allemands dans la même queue que ces gens-là ! Il serait temps que le l'a serrée si fort que les jointures de ses doigts sont devenues blanches. La petite fille a étouffé un cri de douleur. Alors, je ne sais pourquoi, de ma voix de trompette claire de garçonnet, je me suis exclamé :

Maman, peux-tu me dire pourquoi je n'y ai pas droit, moi, à une étoile ? Tu m'avais pourtant dit que si mon âme était suffi­samment pure, je pourrais en mériter une ! Ne serais-je pas assez sage malgré tous mes efforts ?

La réaction de ma mère a été instantanée : du revers de sa main gantée, et pour la seule fois de sa vie, elle me flanqua sur la joue droite une violente gifle. La jeune femme devant nous a fait volte-face, de son regard bleu perçant elle a fixé ma mère avec un air d'intense tristesse puis elle a tiré son enfant par la main et elles sont parties à grands pas pressés. Le vieux bonhomme a marmonné dans notre dos quelque chose comme :

Voyez-moi le genre de fadaises qu'on va raconter aux enfants au lieu de leur dire la vérité sur ces gens ! En tout cas, nous voilà débarrassés de la vermine ! •

Alors ma mère s'est retournée à son tour et elle qui ne pro­nonçait pas un mot plus haut que l'autre, qui ne proférait jamais d'insulte, elle a craché à la figure du vieillard :

Pauvre crétin de Chleuh ! avant d'ajouter : Sie sind ein Schweinhund! (« Chien de cochon », insulte fort brutale).

Et à son tour, laissant le bonhomme bouche bée, elle m'a pris par la main, nous avons fait demi-tour et nous sommes partis tandis qu'elle clamait, toujours en allemand :

C'est vrai, je me demande pourquoi nous attendions dans la même queue que la vermine !

C'est ainsi, petit à petit, que j'ai perdu mon innocence et la pureté de mon regard sur les choses et les êtres du monde qui m'entouraient.

 

Il ne découvrira que lorsqu’elle sera terminée, le rôle de son père dans les camps de concentration, celui de son grand-père paternel dans son usine chimique, celui de son grand-père maternel dans la résistance française, il comprendra pourquoi sa mère ramassait son mouchoir quand il fallait faire le salut hitlérien, et il se nouera d’une amitié sans limite avec le jeune juif.

    RC est stupéfait en découvrant les carnets, l’homme qu’il connaissait en tant qu’Émile Monroig se nommait-il Émile, Maurice ou Wolfgang ? Monroig ou Spanner ou encore autrement ?

    Et, ce n’est que le premier volet de son existence. Au fil des 36 carnets s’égrenne la vie de cet homme si mystérieux, qui le 1er janvier 1965 a décidé de mettre fin à ses jours.

    Nous sommes emportés dans son drame personnel qui épouse les méandres de l’histoire, du Berlin nazi d’avant la guerre où il naquit au Paris de la libération, jusque la Corée.

    J’ai dévoré ce livre ! J’ai toutefois trouvé un peu longue la partie coréenne, j’ai beaucoup aimé les descriptions des sentiments, tout particulièrement de l’amitié. Les personnalités fortes que l’on rencontre, la cécité de la mère face aux activités du père au nom de l’amour, nous emmène dans un monde de folies qui peuvent glacer. Ce n’est pas le premier livre de Richard Colasse que je vous présente, j’aime beaucoup son écriture et ses thèmes.

Claude

 

Première page

1er janvier 1965

Souffrance.

Abominable souffrance.

Telle qu'il l'avait imaginée. En cela, pas de surprise.

La surprise est venue d'autre chose : de la pestilence. Une puanteur qui a pulvérisé l'harmonie de l'instant.

C'est pourtant pour l'harmonie qu'il avait choisi le tumulus qui surplombe la surface laquée de l'eau des douves en face de l'avenue Harumi, à un jet de pierre de la préfecture de police, après l'enceinte du Palais impérial.

Une simple ligne de barbelés rouillés, le long du trottoir, empêche symboliquement d'accéder au rempart. Ce gros talus d'une dizaine de mètres de large sur une centaine de long, haut de quatre à cinq, s'élève en pente douce du côté du parc de Marunouchi et chute abruptement jusqu'à l'eau stagnante du fossé. Il ne sert à rien, il ne protège rien. Sans doute est-il simplement là parce qu'il est beau.

Il est planté de pins sur un tapis de gazon tissé d'aiguilles tombées des arbres. Les branches sont très basses. Quand on est assis, elles forment une superbe voûte ombragée. Ce serait idéal pour venir y boire un saké à la lune avec quelques compagnons. Cependant, on n'est pas censé escalader ce talus. Les caractères calligraphiés en rouge sur des pancartes de planches mal équarries indiquent que l’accès est interdit.

Seppuku de Richard Colasse. Éd. Seuil.

Sans titre-1