L’homme flambé

(Le patient anglais)
de Michael Ondaatje

J’ai comme beaucoup vu le film « le patient anglais », tiré de ce livre. Je n’avais pas été vraiment séduite. Il y a quelque temps, j’ai trouvé le livre dans une librairie d’occasion. Le mauvais temps et le souvenir des images du désert m’ont décidé à partir rejoindre ses personnages.

Ce fut une belle surprise. Il donne une plus grande existence  aux personnages qui peuvent passer pour secondaire dans le film. Ils ne sont pas survolés, là, nous vivons avec eux, nous surprenons leurs regards, leurs sourires, nous comprenons leur attachement, leurs relations particulières avec l’homme flambé, car c’est bien le titre original du livre. Personnellement, je le préfère.

Katharine Clifton et Lazlo Almasy n’apparaissent ensemble qu’assez tardivement dans le livre, cela donne plus d’intensité à leur rencontre et leur histoire. Cela nous donne aussi l’occasion de découvrir qui sont les trois personnages à qui il raconte son passé. Ces trois personnes qui l’entourent dans les derniers mois de sa vie et qui ont pris tant d’importance pour lui. Hanna, la canadienne qui a perdu son père adoré à la guerre ; Caravaggio, l’ami de son père, voleur, espion, qui veut découvrir l’énigme de l’homme brûlé ; et Kip, le jeune sikh, démineur dans l’armée britannique.

Tandis que la mort rôde, nous découvrons leurs histoires et c’est à eux que l’homme flambé va se livrer. Cet homme ivre de morphine, amoureux du désert et d’une morte va réunir ces trois meurtris, et partager avec eux ce qu’il a de plus cher.

Au-delà de l’histoire, ce livre fourmille de connaissances sur l’art, de Caravage aux peintures du désert. page 127.

« David Caravaggio — un nom absurde pour toi, bien sûr...
Au moins, j'ai un nom...
Oui. »
Caravaggio s'assied dans le fauteuil de Hana. La lumière de l'après-midi baigne la pièce, elle éclaire les paillettes de pous­sière qui y flottent et le visage émacié et ténébreux de l'Anglais. Avec son nez anguleux, on dirait un faucon immobile, emmail­loté dans des draps. Le cercueil d'un faucon, pense Caravaggio.
L'Anglais se tourne vers lui.
« Il y a un tableau du Caravage, une oeuvre tardive, David et Goliath, dans laquelle le jeune guerrier brandit à bout de bras la tête de Goliath, ravagé par les ans. Mais ce n'est pas cela qui donne son caractère poignant à ce tableau. On pense que le visage de David est un portrait du Caravage jeune, et celui de Goliath un portrait de lui âgé, ce à quoi il ressemblait à l'époque où il a peint le tableau. La jeunesse jugeant l'âge au bout de son bras tendu. L'impitoyable regard sur notre propre mortalité. Lorsque je le vois au pied de mon lit, je me dis que Kip est mon David.»

Mais également de passages sur la littérature. pages 157-158.

Le feu du désert était entre nous. Les Clifton, Madox, Bell et moi. Un homme se penchait-il de quelques centimètres en arrière, qu'il disparaissait dans l'obscurité. Katharine Clifton se mit à réciter quelque chose et ma tête disparut de l'auréole du feu de brindilles.

Du sang classique coulait dans les veines de la jeune femme. Ses parents, semblait-il, étaient connus dans le milieu de l'histoire du droit. J'étais un de ces hommes qui n'appréciaient pas la poésie, jusqu'à ce que j'entende une femme nous en réciter. Et voici que dans ce désert elle rameuta ses souvenirs estudiantins pour décrire les étoiles, avec les gracieuses métaphores d'Adam enseignant une femme.

Ces astres, quoique non aperçus dans la profondeur de la nuit, ne brillent donc pas en vain. Ne pense pas que, s'il n'était point d'homme, le ciel manquât de spectateurs, et Dieu, de louanges : des millions de créatures spirituelles marchent invisibles dans le monde, quand nous veillons et quand nous dormons; par des cantiques sans fin, elles louent les ouvrages du Très-Haut qu'elles contemplent jour et nuit. Que de fois sur la pente d'une colline à l'écho, ou dans un bosquet n'avons- nous pas entendu des voix célestes à minuit (seules ou se répondant les unes aux autres) chanter le grand Créateur)...

Cette nuit, je suis tombé amoureux d'une voix. Rien que d'une voix. Je ne voulus rien entendre d'autre. Je me suis levé et je suis parti.  Elle était un saule. À quoi ressemblerait-elle, en hiver, à mon âge? Je la vois encore, toujours, avec l'œil d'Adam. Elle avait ce corps s'extirpant maladroit d'un avion, se baissant au milieu de nous pour activer un feu, le coude pointé vers moi, tandis qu'elle buvait à un bidon.

Nous sommes bercés par les lectures qu’Hanna fait à son patient, ses passages à chaque fois plein de poésie dans la bibliothèque où elle va choisir les livres, les moments où elle note quelques mots sur la page vierge… bercés aussi par la sensibilité de Kit, et de l’amitié et de l’intelligence de Caravaggio.

Page 71.
Elle ouvre Le Dernier des Mohicans à la page blanche en fin d'ouvrage et se met à écrire.

Il y a un homme du nom de Caravaggio, un ami de mon père. Je l'ai toujours aimé. Il est plus âgé que moi. Il a envi­ron quarante-cinq ans. Et j'en ai vingt. En ce moment, il est dans le noir, il n'a pas confiance en lui. Pour une raison que j'ignore, cet ami de mon père prend soin de moi.

Elle referme le livre, descend dans la bibliothèque et le cache sur une des étagères supérieures.

Le livre est un bon moment de détente, le style est plus délicat que ce quoi je m’attendais. Comme quoi les aprioris… !!! Je sors là de ma zone de confort, et de temps en temps, ça fait du bien.

Claude

Première page

Elle se relève dans le jardin où elle s'affairait, elle regarde au loin. Elle a perçu un changement de temps. Un nouveau coup de vent. Volutes sonores. Les grands cyprès frissonnent. Elle se retourne et remonte vers la maison. Elle escalade un petit mur, sent les premières gouttes de pluie sur ses bras nus. Elle traverse la loggia et se hâte de rentrer.

Elle ne fait que traverser la cuisine, elle grimpe l'escalier dans l'obscurité puis elle suit le long couloir au bout duquel une porte entrouverte découpe une tranche de lumière.

Elle pénètre dans la pièce, un autre jardin, d'arbres et de char­mille, peints sur les murs et au plafond. L'homme est étendu sur le lit, exposé à la brise. Il tourne lentement la tête vers elle lorsqu'elle entre.

Tous les quatre jours, elle lave ce corps noir. Elle commence par les pieds détruits. Elle mouille un gant de toilette, elle le presse au-dessus des chevilles, elle relève la tête tandis qu'il mur­mure, elle voit son sourire. Les plus méchantes brûlures se situent au-dessus du tibia. Plus que pourpres. De l'os.

Elle le soigne depuis des mois. Elle le connaît, ce corps, ce pénis assoupi comme un hippocampe, ces hanches raides et décharnées. Le flanc du Christ, pense-t-elle. Il est son saint déses­péré. Allongé sur le dos, sans oreiller, il contemple la frondai­son peinte au plafond, son baldaquin de verdure et, par-delà, le ciel bleu.

Le patient anglais (l’homme flambé) de Michael Ondaatje, traduit de l’anglais par Marie-Odile Fortier Masek. Éd. l’olivier.

 

Sans titre-1