Les pleurs du vent
de Medoruma Shun

  Magnifiquement écrit, ce livre plein de poésie trouve les mots justes pour décrire les différents sentiments que suscitent le crâne qui pleure, ou la campagne qui entoure le village japonais où il repose.

  C’est un livre dont je n’ai pas pu me détacher, heureusement que je l’avais commencé un jour de congés ! car je ne l’ai pas quitté avant la dernière page.

  L’histoire débute par un jeu d’enfants. Page 12.

Je peux aller mettre ce bocal à côté du machin, si tu veux.
Ébahis, tous se tournèrent vers Akira.
— Et si je le fais, toi, dans une semaine, tu es cap d'aller rechercher le pot ?
Un instant, Isamu laissa poindre une grimace mais, sous le regard intraitable d'Akira et du tilapia, il ne put qu'ac­quiescer.
— Bon. Alors on parie : est-ce que dans une semaine le tilapia sera encore vivant ?

Akira jeta un rapide coup d'œil à ses copains et, sans leur laisser le temps de réfléchir, il s'élança jusqu'au pied de la falaise, s'agrippa à une touffe de liserons et se mit à grimper avec vivacité. Quand les enfants, revenus de leur stupeur, se tor­dirent le cou pour le voir et tenter de le faire redescendre, il avait déjà gravi plus de cinq mètres et, comme un poisson luttant contre le courant, il continuait à progresser en se tortillant. De l'eau échap­pée du bocal vint éclabousser le visage d'Isamu et des autres qui regardaient d'en bas leur intrépide camarade.

En effet, près du village, il y a un ossuaire, où un crâne humain gémit sous le vent. Akira, un jeune garçon est le seul à oser y monter par jeu. Ceci ne sera pas sans conséquence. D’un autre côté, des journalistes veulent faire un reportage sur la légende du crâne qui pleure, relique soit disant d’un kamikaze de la bataille d’Okinawa. Seul le père d’Akira, Seikichi, s’oppose à ce documentaire. Il a ses raisons, il se souvient de cette bataille, de la guerre, de cet homme… page 43.

Au milieu de l’embouchure où la mangrove poussait dru, Seikichi avançait aussi vite que possible, en titubant, les pieds s’enfonçant dans la vase. Son père, Yoshiaki, marchait devant et, d’une voix étouffée, grondait son fils dès qu’il se laissait distancer. La lumière de la lune, à travers les feuilles luisantes des palétuviers, se reflétait à la surface de la boue puante, tandis que les fruits qui formaient comme de petites tours sur les arbustes créaient des ombres inquiétantes. Luttant contre les haut-le-cœur causés par les gaz dégagés à chaque pas, Seikichi réajusta le baluchon qu'il portait sur le dos.

L'armée américaine avait débarqué depuis un mois et il ne restait presque plus de vivres au village. Chaque jour, quand les bombardements navals s'arrêtaient, les villageois sortaient des grottes à la recherche ne serait-ce que de quelques patates ou cannes à sucre pour tromper leur faim. Après avoir marché dans l'obs­curité de la nuit jusqu'à un petit champ en bord de mer pour y déterrer à toute vitesse des patates pas plus grosses que le pouce, Yoshiaki et Seikichi se hâtaient de rentrer. Ils craignaient de ne pas pouvoir rejoindre avant le lever du jour la mère et les frères et sœurs de Seikichi qui les attendaient au fond d'une grotte, dans les collines.

Il souhaite mettre fin au voyeurisme que l’objet peut inspirer. Il est dit de ce livre « Les pleurs du vent conte magnifiquement la paix retrouvée des âmes », il n’est pas nécessaire d’en dire plus.

Claude

Première page

C'est Shin qui avait lancé « Chiche qu'on monte ? ». Et puis, alors que l'idée venait de lui, il hésitait à grimper, ce qui fit naître un rire moqueur chez Akira et les autres, mais aucun n'osa dire « Moi, j'y vais» et ils restaient plantés là, les yeux levés vers le promontoire escarpé, comme coupé net.

Surplombant l'embouchure de la rivière Irigami qui venait se jeter dans la mer après avoir traversé le village, c'était une longue falaise, dont la roche ocre jaune montrait par endroits des traces d'impacts de balles. À mi-hauteur, effilées comme des bras d'ophiures, s'accrochaient des racines de banians aux branches déployées en éventail. Dardées par les virulents rayons du soleil, leurs feuilles d'un vert profond se détachaient sur un ciel bleu sans le moindre souffle de vent.

Les Pleurs du vent, de Medoruma Shun, traduit du japonais par Corinne Quentin. Éd. Zulma.

Sans titre-2