Post-scriptum
d’Alain-Claude Sulzer

 

     Tout bascule pour Lionel Kupfer, un jour de vacances alors qu’il a 6 ans.

     39 ans plus tard, il est devenu un acteur très célèbre en Allemagne. Alors qu’il se repose entre deux tournages en Suisse, sa vie va de nouveau basculer. Hitler prend le pouvoir, et lui, ne pourra plus travailler car il est juif. Quelques jours avant cette nouvelle terrible, il avait eu une aventure avec le jeune postier du village, Walter. Le jeune homme est très amoureux de lui, et jamais il n’avait cru pouvoir approcher le grand Lionel Kupfer de sa  vie.

     Mais, le changement de politique du pays, et l’arrivée de son amant en titre, avait décidé Lionel a quitté Walter et à émigrer aux États-Unis. Alors que d’autre de ses compatriotes ont pu continuer leur carrière, lui voit la sienne s’écrouler.

     20 ans après, Lionel et Walter se croiseront dans un avion, mais ne s’adresseront pas la parole. Pudeur ? peur ? ou chacun a juste suivi son chemin de son côté, par choix ou obligation. Toutefois, quand il voit la tournure que prend sa vie, Lionel se demande s’il a vraiment fait le bon choix. Walter n’aurait-il pas été l’homme de sa vie, celui qui aurait été capable de le comprendre, de l’aimer, de l’écouter et tout simplement le laisser être lui-même ? N’est-ce pas à lui, qui aujourd’hui à la fin de sa vie, il a envie de confier le drame de sa vie, quand il avait 6 ans, quand elle a  basculé…

Il est parfois des moments dans la vie où l’on passe à côté de personnes avec qui nous pourrions être nous-même, mais, parce que ce n’est pas le moment, ou parce que la vie nous engloutie bien trop vite nous continuons notre chemin. « Alain-Claude Sulzer sait comme personne décrire avec délicatesses les amours impossibles où la différence est moins dans le sexe que dans l’âge et la condition sociale. » C’est un livre formidable. L’analyse des sentiments est très belle, elle nous entraîne dans les méandres des hasards des prises de décisions qui font que la vie est unique. La façon dont l’auteur articule le roman, sur trois points de vues, tantôt celui de Lionel, tantôt celui de Walter, et enfin celui de la mère de Walter, ouvre l’histoire. Cette articulation permet de voyager dans trois mondes, avec trois personnalités différentes, et pour ma part, cela fait pour une grande partie la richesse de ce livre. Elle nous met face à la difficulté de survivre à des sentiments qui ne sont pas partager, à celle de refaire sa vie dans un pays qui n’est pas le sien où rien ne veut vous sourire, à celle de vivre tout simplement.
     Ce livre nous fait passer de l’Allemagne et la Suisse d’avant la guerre, en mettant en avant les méthodes employées par les nazis pour voler les œuvres d’art que les juifs avaient chez eux, aux Etats-Unis d’après-guerre, dans le monde impitoyable du cinéma et du théâtre.

J’ai particulièrement apprécié, le retour pour quelques jours de Lionel dans l’hôtel en Suisse après la guerre, où il décrit le changement de la population, les habitués d’avant-guerre ont tous disparus, et des "arrivistes », de nouveaux riches ont pris leurs places.

C’est la première fois que je lisais cet auteur, et je ne suis absolument pas déçue.

Claude

Première page

Ce n'était pas lui que sa mère appelait. Elle appelait Tobias! » qui jouait à cache-cache avec les enfants  du voisinage, mais Tobias ne l'entendait pas ou ne voulait pas l'entendre, il ne répondait pas. Lion l'en­tendait crier mais ce n'était pas en réponse aux appels insistants de sa mère, cela faisait partie du jeu. Que pouvait-elle vouloir de lui? De quelle aide avait-elle besoin ? Après tout, ils ne faisaient que jouer. Ils étaient si jeunes.

« Tout l'monde est caché ? J'viens vous chercher! » avait clamé son grand frère d'une voix forte et dis­tincte dans le vent qui déchirait et dispersait les mots. ~fais cela remontait déjà à un certain temps. Lion se concentrait sur son crayon. La voix de Tobias n'était pas bien jolie, elle croassait, mais Lion l'aimait telle quelle, rude et adorable comme ses genoux écorchés et ses mollets ravagés. Son frère refusait d'apprendre certaines choses. Surtout, d'articuler clairement; il avalait les e. Mais personne ne le grondait pour cela. Ils l'aimaient tel qu'il était et Lion était celui qui l’aimait le plus, même s’il ne le lui donnait pas à sentir tous les jours, contrairement à sa mère.

Post-scriptum d’Alain Claude Sulzer, traduit de l’allemand par Johannes Honigmann. Editions Jacqueline Chambon.

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