Le beau-fils
d’Emmanuel Bove

 

Toute jeune femme, Annie Vuillemur tombe amoureuse d’un homme, Jean-Melchior Oetlinger, père de deux enfants, dont un seul est reconnu, Jean-Noël.

Annie est d’une bonne famille, et le mariage contrarie sa famille, qui, sans la renier complètement s’éloigne d’elle. Le jeune Jean-Noël, vient rapidement vivre avec eux, et très vite s’attache à sa belle-mère.

Jean-Melchior a une santé fragile et meurt lorsque le jeune homme à 17 ans. Annie et son beau-fils retourne dans la famille Vuillemur, qui accepte le retour de la jeune femme. Mais, elle ne fait que « supporter » Jean-Noël, sentant qu’il s’installe dans une vie oisive, elle le pousse à avancer son inscription au service militaire.

     Annie ne souhaite qu’une chose, que son beau-fils s’affirme, soit indépendant et profite de la période d’après-guerre pour se propulser dans sa vie et sa réussite. Mais, à son retour de la guerre, il ne fait que la décevoir, elle et son entourage. Il se marie plusieurs fois, n’a pas de métier, est instable, est assez fourbe et fait payer ses dettes par les autres. Annie continue à le soutenir comme elle le peut, mais jamais il ne se remet en question, et les autres sont toujours les fautifs. Il voue une admiration/amour sans faille à Annie. Pour elle, si elle l’appelle, il abandonne tout, mais, elle ne supporte plus son manque d’ambition, son manque sa vie. Alors qu’elle a repris la peinture et s’est lancée dans la vie, lui, plus jeune, végète. Elle décide alors, d’agir.

Les deux pages qui suivent résument assez bien le caractère de Jean-Noël, sa fourberie et son manque d’ambition, ainsi que son attachement à Annie. Pages 90-91 Tant qu'il le put, Jean-Noël cacha à Marguerite l'existence de Mme Mourier. Mais en janvier 1923, cela lui fut impossible.

Un soir comme il était rentré plus tard que d'habitude et que sa femme lui en faisait le reproche, il lui avoua brusquement la vérité. Marguerite se trouva mal. Le bruit qu'il fit en la portant dans la chambre à coucher réveilla l'enfant. Elle reprit ses sens et, pour que sa fille ne s'effrayât pas, elle la berça en chantant, cependant que des larmes coulaient de ses yeux, ce qui faisait un contraste dont elle se rendait parfaitement compte.

Le lendemain, Jean-Noël essaya de parler raison. S'il se séparait de sa femme, ce n'était qu'apparemment. Il n'oublierait jamais qu'il avait une fille. Il savait qu'il ne restait presque plus rien de la petite somme que Marguerite lui avait apportée en dot. Elle lui dit que c'était au moment où elle allait être récom­pensée des privations qu'elle avait endurées pour lui qu'il l'abandonnait. Il lui répondit qu'elle se trompait, qu'il n'avait pas encore sa licence, que d'ailleurs, même s'il l'avait eue, les difficultés n'auraient fait que commencer. Il la quitta finale­ment sous un prétexte aussi futile que celui qu'il avait pris pour devancer l'appel de sa classe. Dès qu'il fut dans la rue, il arrêta un taxi et rejoignit M11e Mourier. Le soir même, Jean-Noël, qui se désintéressait déjà depuis longtemps de ses études, partait avec Laure pour Nice. Il y avait des semaines qu'il faisait l'éloge de cette ville où il avait passé tant d'années. Ils habitèrent une chambre d'où on apercevait la mer. Ils prirent leurs repas dans des restaurants à prix fixe et comme Mme Mourier disait avoir horreur des gens communs, ils arrivaient quand tout le monde était parti. Parfois ils se rendaient à l'heure du thé dans un grand hôtel. Mme Mourier parlait alors des relations de son père, de celles qu'elle avait elle-même, du luxe dans lequel elle avait vécu jusqu'au moment où elle avait préféré l'indépen­dance à la fortune. De temps en temps Jean-Noël pensait à Marguerite. Il la revoyait étendue sur son lit, cependant que sa fille pleurait. Celui lui faisait l'effet d'une scène d'hôpital et bien vite il pensait à autre chose.

De retour à Paris, Jean-Noël n'osa pas tout de suite rendre visite à sa belle-mère. Il n'avait pas donné de ses nouvelles. Que s'était-il passé pendant son absence ? Il craignait que Margue­rite n'eût été se plaindre à Annie. À la seule pensée que Mme Œtlinger sût qu'il était marié, qu'il avait une fille, il rougissait. Mais Mme Mourier, qui mourait d'envie d'être introduite chez les Villemur, le persuada que dans la situation où il était à pré­sent, c'est-à-dire amendé par une femme de son monde, Annie, même si elle était au courant de ce qu'il avait fait, serait heu­reuse de le revoir. Évidemment, s'il n'avait pas eu la chance de connaître Laure, il lui eût été difficile de retourner avenue de Malakoff. Il se rendit donc chez sa belle-mère. Elle le reçut avec une joie semblable à celle qu'elle avait montrée lorsqu'il était venu pour la première fois en permission. Elle sembla croire que son absence avait eu des raisons importantes qu'elle, femme, n'avait pas à connaître. Elle lui posa plusieurs questions sur la profession d'avocat, lui demanda si elle pouvait encou­rager le fils d'un peintre qu'elle aimait beaucoup à faire son droit. Car elle s'était remise sérieusement à la peinture et elle avait même loué un atelier dont, comme le remarqua son beau-fils, elle omit de donner l'adresse. « Tu vois, tout le monde travaille », dit-elle en riant. Jean-Noël se garda bien de donner des détails sur son voyage. Il craignait que sa belle-mère ne lui reprochât non d'avoir interrompu ses études mais d'avoir choisi Nice comme lieu de séjour. Ce n'était pourtant pas l'envie qui lui en manquait. À présent qu'il était rassuré, il ne rêvait que d'une rencontre entre Annie et Mme Mourier. Il était tellement fier de Laure qu'il s'imaginait que du jour où Mme OEtlinger la connaîtrait, une délicieuse amitié les unirait tous les trois.

Il y a dans ce livre de 390 pages tout l’art d’Emmanuel Bove. Et je souhaite aussi vous faire part de la  très intéressante préface de Bernard Morlino, dans laquelle il reprend qui était l’écrivain et nous redéfinit sa façon de percevoir la littérature. C’est vraiment très intéressant et très bien écrit.

Claude

Première page.

Ce fut bien avant la guerre, en 1904 exactement, que Mlle Annie Villemur de Falais fit la connaissance de Jean-­Melchior OEtlinger. Elle avait vingt et un ans. Depuis plusieurs mois, elle suivait un cours mixte de peinture, non pas chez Julian ni à l'École des Beaux-Arts, mais dans une académie de la rue de la Grande-Chaumière, ce dont elle était fière, ce choix ne pouvant qu'indiquer une vocation véritable. Elle partageait l'admiration des autres élèves pour les préraphaélites. Ses frères, ses amies, son père même, venaient parfois assister d'une embrasure à une séance de pose, un peu gênés quand le modèle était un homme nu, mais n'osant le dire de peur de paraître pudibonds. Annie était une grande jeune fille blonde, embar­rassée de sa beauté comme on l'est de sa jeunesse dans certaines professions. À force d'insistance, elle avait obtenu la permission de louer un atelier dans le haut de la rue d'Assas. Chaque semaine, elle y organisait de petites réceptions. Aux camarades de travail, pour la plupart des étrangers pauvres, ne manquait jamais de se joindre un membre de la famille Villemur qui veil­lait à ce que tout se passât convenablement.

Le beau-fils d’Emmanuel Bove, préface de Bernard Morlino. Ed. Le castor astral.

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