Révoltée
Eugenia Laroslavskaïa-Markon

Quelques semaines avant son exécution, Eugenia Laroslavskaïa-Markon, de sa prison russe, fait le récit de sa vie, de ses convictions qui l’ont entraîné là où elle se trouve. Je ne la connaissais pas, elle est née le 14 mai 1902. Très jeune, elle avait déjà ses propres convictions (pages 22/23). J'ai été enfant jusqu'à l'âge de six ans... Entre six et douze, se sont formées mes trois premières grandes idées dont les deux dernières m'ont accom­pagnée toute ma vie. La première est celle du végétarisme; la deuxième est celle de l'égoïsme absolu (même en se sacrifiant, l'homme le fait pour lui, pour éviter les souffrances et se procurer, ne serait-ce que pour un instant, la jouissance de prendre conscience de son héroïsme...). Beaucoup plus tard, dix ou douze ans après, j'ai retrouvé mes points de vue chez Stirner dont les œuvres ne m'étaient encore jamais tombées entre les mains. La troisième est que les hommes sont universellement innocents, qu'aucun n'est respon­sable ni coupable de ses actes : un enchaînement de causes dépendant de l'ensemble du monde, et non d'une personne en particulier, façonne le caractère de l'être humain, lequel, se heurtant à certaines circonstances, entraîne avec une impla­cable fatalité, de manière inévitable, telles consé­quences et non telles autres. Un soi-disant «salaud» est aussi peu coupable de ce que l'hérédité, le milieu ou même des circonstances supérieures, « accidentelles » — tel coup reçu par sa mère pendant la grossesse, ou telle impression fugitive née d'une conversation entre inconnus entendue par hasard dans sa prime enfance — ont finalement fait de lui que l'est une feuille d'imprimerie qui, pour une raison quelconque, sort défectueuse de la presse typographique. Le produit défectueux doit être retiré, parfois détruit, mais peut-on pour autant le tenir pour coupable ? Cette écharde du pardon universel, je la porte toujours en moi, et tout en haïssant le système — par exemple, votre système « soviétique » — je ne reporte jamais ma haine sur les hommes.

Jusque ses 14 ans, elle n’a le droit de sortir qu’accompagnée d’une gouvernante, et pourtant, lorsque la révolution éclate, elle est au premier plan. Pages 27/28). J'ai complétement oublié de mentionner que j'ai grandi et suis allée au lycée non pas à Moscou, mais à Léningrad, où mes parents ont déménagé après ma naissance. Chaque été, nous allions à Moscou dans la famille de ma mère...

Maintenant je vais raconter comment j'ai accueilli et vécu la révolution elle-même. Comme je l'ai déjà dit, jusqu'à l'âge de quatorze ans je n'avais pas le droit de sortir sans être accompagnée (par ma gouvernante ou une autre personne), alors cette fois-là, durant les journées de février 1917, profitant du désordre général, je me suis tout bonnement sauvée de la maison : j'ai traîné un peu dans les rues, j'ai crié «Bourreaux!» sous les tirs à blanc, au coin de la perspective Nevski et de la rue Sadovaïa, et je suis rentrée à la maison si vite qu'on n'a même pas eu le temps de remarquer mon absence.

Le lendemain, dès le matin, je me suis échappée de nouveau... Devant la forteresse Litovski d'où, la veille déjà, on avait libéré tous les détenus politiques, deux femmes tournaient en rond d'un air impuissant, comme des poules couveuses : probablement des épouses de prisonniers de droit commun... Un bout de papier s'envola d'une fenêtre du haut de la prison et se posa à terre. Le billet disait: «Tous les surveillants ont fichu le camp... Voilà deux jours qu'on n'a rien à manger... Aidez-nous, délivrez-nous!» et, en post-scriptum, une émouvante citation de Nékrassov : «Va avec l'offensé, va avec l'humilié — mets tes pas dans leurs pas; où s'entend le malheur, où pèse la douleur — sois le premier là-bas... » Je courus aussitôt chercher de l'aide au comité du quartier. On m'y répondit qu'on avait déjà libéré les prisonniers politiques, mais qu'on ne pouvait libérer les droit-commun. Je me précipitai alors aux casernes et j'en appelai aux soldats. Peu de temps après, les soldats défoncèrent à coups de mitraille le portail de la forteresse, et nous nous ruâmes en foule à l'inté­rieur, inondant les couloirs menant aux cellules.

Elle rencontre le poète Alexandre Iaroslavski, avec qui elle se marie.

Étudiante, elle est déçue par les bolchéviques et décident de vivre dans la rue. Elle devient voleuse par goût du risque et par conviction politique.

Ils seront arrêtés tous les deux, lui sera exécuté quelques mois après. C’est à ce moment qu’elle décide d’écrire sa vie, ce texte en est la traduction fidèle. Cette femme, d’une force de caractère exceptionnelle, était d’une grande intelligence, et avant-gardiste. Elle est allée au bout de ses convictions et de ses sentiments sans jamais flancher.

C’est Irina Fligué (directrice du centre de recherches et d’informations Mémorial de St-Pétersbourg) qui a découvert ce manuscrit de 39 feuillets en 1996. Elle nous dit dans la postface que le texte est plein de fautes grammaticales, Eugenia, disait d’elle-même qu’ « elle estropie les 4 langues qu’elle possède ».

Il y a aussi en fin de livre, le témoignage d’un gardien. Pages 144/145.

Cependant laroslavskaïa avait retrouvé ses esprits. Elle se releva péniblement, en prenant appui contre le mur, puis marcha droit sur Ouspenski. Celui-ci parut ravi de l'occasion qui lui était offerte de se sortir de son angoisse, et il l'injuria dans les termes les plus abjects.

— Alors? Maintenant c'est à toi de suivre le même chemin que ton mari. Regarde, c'est avec ce revolver-là que j'ai collé une balle dans la tête d'imbécile de ton laroslavski.

Soudain, la femme se met à hurler et à tirer sur ses liens. Ouspenski la regarde et part d'un rire convulsif et forcé. Un faux-semblant: il n'avait pas du tout envie de rire.

— Détache-moi les mains, espèce de charogne galeuse! hurlait laroslavskaïa, hystérique, en progressant vers lui à reculons, comme si elle s'attendait vraiment à ce qu'il lui délie les mains ligotées dans son dos. Puis soudain elle se retourna brutalement, poussa un hurlement déchirant et lui cracha au visage. Ouspenski devint effrayant à voir. Vomissant des injures, il assomma la femme d'un coup de crosse de revolver, et se mit à la piétiner alors qu'elle gisait sans connaissance. Alors ça a commencé... On prenait les gens du premier rang et on les emmenait. Je ne voyais pas la scène de l'exécution, je n'entendais que les claquements secs des coups de feu tirés par les bourreaux et des bruits de voix indistincts. De temps à autre, le cri d'un de ceux qu'on tuait: « Que l'Antéchrist soit maudit! » (...)

Il y a également des extraits de ses interrogatoires du 12 janvier 1931. Page 125. Interrogatoire d'E. I. Iaroslavskaïa
du 12.01.1931

La classe à laquelle j'appartiens, selon moi, est celle de tous les déclassés, aussi bien les criminels de droit commun que les intellectuels asociaux, et, en règle générale, tous ceux qui méprisent l'opinion publique, la provoquent et luttent avec franchise pour affirmer leur individualité dans tout son éclat. Je trouve la politique répressive du pouvoir soviétique à l'égard de la pègre d'une scanda­leuse hypocrisie (exiler, déporter, ce n'est pas résoudre le problème de la criminalité, mais l'éluder), c'est trahir un groupe qui dès le débuta soutenu ardemment la révolution et n'a jamais été lié à aucune notion de propriété.

C’est un livre passionnant, le témoignage d’une vie choisie, d’une vie vécue en connaissance de cause, dans la Russie du début du 20ème siècle.

Claude

Première  page

Avertissement: ne soyez ni étonnés ni troublés par ma sincérité. En fait, je suis convaincue que la sincérité est toujours avantageuse pour l'homme car si noirs que soient ses actes et ses pensées, ils le sont beaucoup moins que ce qu'en pense son entourage... Dans mon enfance déjà, je me disais toujours : « comme ce serait bien que nous soyons, moi et tous les autres êtres humains, transpa­rents, comme en verre, et qu'on puisse voir entiè­rement, comme à travers une vitrine, toutes nos pensées, tous nos désirs, tous les véritables mobiles de nos actes ; chacun verrait alors l'autre comme celui-ci s'imagine être ; or nous sommes bien loin en général de penser du mal de nous-mêmes ! »

Révoltée d’Euginia Laroslavskaïa-Markon, traduit du russe par Valéry Kislov, avant-propos d’Olivier Rolin, Postface d’Irina Fligué. Éd. Seuil.

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