Le vieux saltimbanque
de Jim Harrison

Je n’avais jamais lu Jim Harrison. J’avais vu à la télévision « Légende d’automne » tiré de son livre, mais je n’avais rien lu.

Dans « le vieux saltimbanque », il relate sa vie en  écrivant à la troisième personne. (L’effet est très réussi). Il en explique la raison dans ses notes en début de roman. Pages 10/11.Pour être honnête, ce qu’en général je ne suis pas, quand je me suis mis au travail, ma famille a insisté pour être tenue à l’écart de mon projet. Ma femme, qui ne connaît que trop les facéties des écrivains, a sonné la charge. Un ami, romancier à succès, avait écrit des mémoires contenant des informations frauduleuses sur les amants parfaitement imaginaires de son épouse, qu’il inventa pour s’absoudre de ses propres frasques. J’ai bien été forcé de reconnaître que j’étais tout à fait capable du même stratagème, mais sur le mode de la plaisanterie. Mes deux filles mariées, présentes lors de ce fameux dîner, se sont écriées en chœur : « Laisse-nous en dehors de ça ! » Au bord des larmes (j’avais bu quelques verres), je me suis senti victime d’une injustice flagrante. « Vous n’avez donc aucune confiance en mon goût ? » leur ai-je demandé. Elles m’ont répondu d’un « Non ! » sonore.

J’ai décidé de poursuivre mes mémoires sous la forme d’une novella. A cette date tardive, je voulais échapper à l’illusion de réalité propre à l’autobiographie.

La vie mouvementée de Jim Harrison est connue de tous. Il a connu tous les excès : alcool, drogue, tabagisme, sexe, mensonges… mais c’est aussi un monstre de travail.

Il est né dans la Michigan, ses parents ne sont pas riches, il travaille donc le week-end pour gagner quelques cents. Pages 33/34. Être fort, courageux et sincère n’était pas trop difficile, sauf « sincère » qui demeurait un mystère. « Fort » avait toujours été le plus facile car devant l’insistance de son père, il avait fait du sport pour ne pas devenir « une mauviette », un mot affreux volontiers employé par son géniteur. Et puis il travaillait de ses mains, il désherbait les jardins et tondait les pelouses pour quinze cents de l’heure. Comme il n’aimait pas laver les voitures, il exigeait vingt-cinq cents pour cette tâche. Il devint de loin l’élève le plus costaud de sa classe et presque jusqu’à la cinquantaine, il battait les ouvriers aux concours de bras de fer organisés à la taverne.

Il savait bien sûr que la simple force physique était parfaitement inutile dans le monde d’aujourd’hui. Il suffisait désormais de savoir pianoter sur un clavier d’ordinateur, sauf quand on bossait dans le bâtiment ou qu’on avait besoin de poser des parpaings, chose qu’il avait expérimentée après s’être fait virer de l’université. Ils menaient à cette époque une existence précaire car, par fierté, il avait refusé que sa femme accepte l’argent de ses riches parents. Jeune, il est sportif, proche de sa famille, et, c’est à 14 ans qu’il décide de devenir poète. Pages 124/125 Il pensait aux milliers d’heures qu’il avait passées à travailler sur des poèmes depuis la révélation de sa vocation à quatorze ans. « Vocation » est une espèce de terme théologique –on dit qu’un jeune homme découvre sa vocation de prêtre, et c’est moins vrai de l’écrivain-, mais il savait qu’à ce moment-là il s’engageait pour la vie. A quatorze ans, debout sur le toit de la maison au milieu de la nuit, il regarda la Voie lactée qui, dans sa plénitude fabuleuse, sembla lui rendre son regard. Trente ans plus tard, il regardait la neige en pensant que sa prose était plus contestable, même s’il en lisait beaucoup. Il lui fallait écrire, mais durant de longues périodes il ne sentait éclore aucun poème. René Char, un poète français qu’il adorait, avait dit à propos de la poésie : « Il faut être là quand le pain sort tout chaud du four. » Il devait organiser sa vie pour être prêt à tout moment à recevoir le poème, quand bien même sa venue mettrait un mois ou deux.

Quand il a 19 ans, son père et sa sœur se tuent en voiture. Il ne s’en remettra jamais. C’était un grand amoureux de la nature, il aimait surtout les oiseaux. Il raconte certaines anecdotes assez drôles à ce propos. Au fil des pages, il égrène ses souvenirs heureux, et malheureux, dépressifs ou enthousiastes, il nous livre son amour pour la nourriture, le sexe, l’alcool, la cigarette, la drogue, il nous parle de ses auteurs préférés tels que William Faulkner, René Char etc. Il nous emmène en France, en Amérique du Sud, il nous entraîne avec lui sur la rivière à la pêche, il nous confie son amour pour ses chiens, son porc etc. Il se souvient de ses moments créatifs, son incapacité à gérer son argent. C’est comme il est écrit en quatrième de couverture « un testament littéraire ». C’est un très beau livre, qui en plus de nous faire connaître un peu plus Jim Harrison, nous plonge dans les Etats-Unis de l’époque.

J’ai passé un très beau moment de lecture.

Claude

Première page.

Il entra par une porte puis sortit par une autre, située trois mètres en face de la première. Il avait transformé de fond en comble un ancien appartement de cheminot, abattant les cloisons et repeignant les murs. La proximité de ces deux portes lui plaisait. Elle lui donnait l’impression de pouvoir choisir, chose qui lui manquait cruellement dans son vieil âge.

D’autres propriétaires, qui avaient réaménagé des appartements de cheminots, avaient bêtement condamné la porte supplémentaire avant de se convaincre qu’elle n’avait jamais existé. Quand, par pur caprice, il faisait des allers-retours dans le seul but de franchir successivement ces deux portes, il rendait complètement dingue son voisin qui, pour sa part, habitait un coquet bungalow. Ce voisin était un universitaire à la retraite, un charmant érudit qui, après une vie consacrée à s’exprimer dans un langage châtié, adorait désormais parler vulgairement.

Le Vieux Saltimbanque de Jim Harrison, traduit de l’américain par Brice Matthieussent. Editions Flammarion.

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