Faire surface
de Margaret Atwood

L’héroïne (nous ne connaissons pas son prénom) apprend que son père a disparu. Elle décide donc de se rendre sur l’île où il habite à plein temps depuis qu’il est à la retraite. Ils y allaient en vacances lorsqu’elle était petite.

C’est un retour à la nature pour chacun d’eux, pas de téléphone, pas d’eau courante, d’électricité… Mais pour elle se sera beaucoup plus qu’un retour à la nature, ce sera un retour à sa source. Ce sera un passage. Une renaissance. Pour cela, elle remontera le temps, elle devra faire face à ses démons, à ses propres mensonges qui la gardaient en vie. La disparition de son père n’est peut-être qu’une excuse pour éviter de se noyer. Mais jusqu’où devra-t-elle aller pour cela ? La femme devra-t-elle retrouver l’animal qui est en elle ?

Ils partent à 4, un couple d’amis (Anna et David) et son ami (Jo). Ils devaient rester 2 jours, mais resteront en fait une semaine. Plutôt que de les épanouir, ce séjour fait ressortir en eux ce qu’ils ont de négatifs, leurs difficultés à vivre. Deux d’entre eux n’en tireront aucune leçons, et ne se poseront pas de questions, son copain sera prêt à faire des concessions mais jusqu’à quand ? Et pour elle, tout explose, tout ce négatif, va rechercher le négatif de son passé pour la mettre en face d’elle-même. C’est très beau. Pages 194-195. Je suis descendue jusqu’au lac avec le pain de savon pour nettoyer le sang des poissons sur mes mains. Anna m’a suivie.
« Seigneur, a-t-elle dit, qu’est-ce que je vais faire ? J’ai oublié mon maquillage, il va me tuer. »
Je l’ai examiné. Dans le crépuscule son visage était gris. « Peut-être qu’il ne le remarquera pas.
- Il le remarquera, tu peux en être sûre. Peut-être pas tout de suite, il en reste encore, mais demain matin. Il veut que j’aie toujours l’air d’une jeune poulette. Sinon, ça le met en rage.
- Tu pourrais laisser ton visage devenir vraiment sale. »
Elle n’a pas répondu. Elle s’est assise sur le rocher et a posé son front sur ses genoux. « Il ne me ratera pas », a-t-elle déclaré, d’un ton empreint de fatalisme. « Il a son petit code. Si je ne m’en tiens pas aux règles, je suis punie, mais il passe son temps à les changer, alors je ne suis jamais sûre. Il est fou, il lui manque quelque chose, tu vois ce que je veux dire ? Il aime me faire pleurer, parce que lui, il ne peut pas.
- Mais enfin, ai-je dit, ça ne peut être sérieux, cette histoire de maquillage. »
Un bruit lui est sorti de la gorge, rire ou toux. « Il se sert de ça. Il me surveille tout le temps, guette l’occasion qui lui donnera une excuse. Alors, ou bien il ne baise pas, ou il me le met si fort que j’en ai mal. Je suppose que c’est affreux de dire ça. » Ses yeux de blanc d’œuf se sont tournés vers moi da   ns la pénombre. « Pourtant, si tu lui en parles, il fera de grosses blagues. Il dit que c’est de l’invention. Mais je n’invente pas, tu sais. » Elle en appelait à mon jugement, sans toutefois avoir confiance en moi, elle craignait que j’en parle à David derrière son dos.
« Peut-être que tu devrais le quitter, ai-je dit, lui offrant ma solution. Ou demander le divorce. »

J’ai beaucoup aimé ce roman. Je ne crois pas avoir déjà lu Margaret Atwood, même si les titres de ses romans me disent quelque chose… histoire à suivre ! La façon dont elle tisse sa toile est magistrale, la quête de cette femme s’affine jusqu’à la dernière page, c’est formidable d’intelligence.

Les descriptions des tâches simples, de la nature, du calme, de la végétation, du silence m’ont ravi. Il est vrai qu’en ce moment, j’ai une petite envie de campagne… Page 105.Quand c’est terminé, et après nous être reposés, je me lève, je m’habille et je sors préparer le poisson. Il est resté suspendu toute la nuit, la ficelle qui lui passe par les ouïes nouée à une branche hors de  portée des amateurs, ratons-laveurs, loutres, visons, mouffettes. Un petit boudin d’excréments, semblables à ceux d’un oiseau, mais plus foncés, lui pend de l’anus. Je dénoue la ficelle et emporte le poisson au lac pour le nettoyer et en détacher les filets.

Je m’agenouille sur la roche plate au bord du lac, le couteau et l’assiette pour les filets près de moi. Cela n’a jamais été mon travail, quelqu’un d’autre s’en chargeait, mon frère ou mon père. Je coupe la tête et la queue, incise le ventre et ouvre le poisson en deux. Dans son estomac se trouve une sangsue en partie digérée et les restes d’une écrevisse. Je le découpe le long de l’arête dorsale, puis suivant les deux lignes latérales : quatre morceaux, d’un blanc bleuâtre, translucide. Les entrailles seront enterrées dans le jardin, elles servent d’engrais.

Je vous souhaite une bonne lecture.

Claude

Première page
Me voici de nouveau, mais j’ai du mal à le croire, sur cette route sinueuse qui laisse derrière elle le lac où se meurent les bouleaux blancs, la maladie monte du sud, et ils louent maintenant des hydravions. Cependant, l’on est encore près des limites de la ville ; nous ne l’avons pas traversée, elle a suffisamment grandi pour avoir sa déviation, c’est ça le succès.
Je ne l’ai jamais considérée comme une ville mais comme l’ultime ou le premier avant-poste, cela dépendait de la direction que nous prenions, entassement de remises, de boîtes et une rue principale avec un cinéma, le itz, le oyal, le R rouge court-circuité, et deux restaurants où l’on servait d’identiques  hamburgers grisâtres, plâtrés d’une sauce boueuse et de petits pois en boîte, noyés blafards comme des yeux de poisson, avec des frites imbibées de graisse. Commande un œuf poché, disait ma mère, d’après les bords on peut juger s’il est frais.

Faire surface de Margaret Atwood, traduit de l’anglais (Canada) par Marie-France Girod. Editions Pavillons poche – Robert Laffont.

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