Une vie de facteur
de Jean-Jacques Kissling

 

Jean-Jacques Kissling est facteur retraité. Dans son livre, il nous emmène avec lui dans ses tournées, seul ou avec les gens qui l’ont formé.

A travers sa vie de salarié, il nous offre son expérience, la liberté que ce travail lui procurait au début de sa carrière. Page 46. Je rentre à Genève, après deux mois en Jamaïque et un détour par Cuba, comme toujours sans un peso. Un coup de téléphone magique et hop, le lendemain il y a des remplacements à faire à la poste de Crassier et celle de La Rippe, dans le canton de Vaud. Là, je touche le plus haut salaire qu’un simple facteur sans contrat et sans contrôle peut espérer dans le pays…. Page 47. Après six mois de remplacement vaudois, j’ai assez d’argent pour partir une année en voyage. Fin 1989 je suis au Pakistan, dans le Cachemire, au pied des prestigieux sommets du K2 (8 611 m) et du Nanga Parbat (8 126 m).

Mais les temps changent, un jour en rentrant on lui apprend que les PTT ne s’appellent plus les PTT, peu à peu le travail se dégrade. Il faut être rentable, même si c’est au détriment des usagers. Le facteur, c’était celui qui écoutait les personnes âgées, celui qui aidait à remplir certains papiers un peu compliqués…, le facteur, c’était celui qui pouvait s’arrêter prendre un verre, ou deux. 1987. Pour sauver les jeunes facteurs de l’inévitable alcoolisme qui règne dans les homes PTTd, la direction ouvre le « Centre des loisirs PTT » et crée une place de travail pour un assistant socioculturel.

Ce livre est drôle et grave à la fois, drôle parce que certaines anecdotes sont franchement rigolotes, et grave, parce que l’évolution qu’a pris ce métier est bien triste. Il est vrai que comme partout il faut être rentable, mais honnêtement la rentabilité a un prix très important : le bien-être des gens, que ce soit les salariés ou les usagers. Ça s’appelle : la déshumanisation.

Ce livre m’a ramené en enfance, jusqu’à mes 10 ans, j’habitais dans un petit village, et notre facteur ne finissait pas toujours sa tournée très sobre. Mes parents étant commerçants, maman lui donnait souvent un croissant, pour éponger, comme elle se plaît à nous le dire.

Page 16-17. Ma tournée d’apprenti s’effectue à Cointrin village, dans un petit bureau de poste de campagne situé à l’orée de la ville, juste avant l’aéroport. Je travaille avec deux facteurs : Jappo, un Fribourgeois dont les verres de lunettes sont aussi épais que des fonds de chopes de bière. Et Freddi, Valaisan de Leytron, personnage haut en couleur, responsable syndical de l’Union PTT, section des facteurs de la campagne genevoise, connu comme le loup blanc dans la profession. C’est avec lui que je vais apprendre le métier. Après la préparation de la tournée, nous partons, lui sur son Condor flambant neuf, un vélomoteur made in Switzerland, et moi sur un vélo à petites roues qui, après examen, s’avère être un vieux Condor auquel on a enlevé le moteur et la mécanique qui va avec. Ça donne un vélo de trente kilos, avec des petites roues et sans vitesses, indestructible. C’est bon pour le physique.

La première maison se trouve sur l’avenue Louis-Casaï. C’est une villa, elle n’a pas de boîte aux lettres. On descend de nos deux-roues, Freddi ouvre la porte qui donne directement dans la cuisine. Personne sauf un verre de vin rouge posé sur la table, « du gron valaisan », précise Freddi. Il dépose le courrier et pousse une sympathique gueulée – c’est le facteur ! -, et la maîtresse de maison rapplique. Elle sert deux nouveaux verres, un pour elle et un pour moi. Il est 8 h 30 et nous fêtons la distribution de ma première lettre avec un gros verre de goron. J’ai le ventre vide. Je ne bois généralement pas d’alcool, la tête commence à me tourner. « C’est le métier qui rentre », m’assure Freddi.

 

Je vous invite à lire ce beau livre, simple, réaliste, et instructif pour ce qui est des dernières années. Ce qui vaut pour la Suisse, vaut pour la France.

Claude

Une vie de facteur, de Jean-Jacques Kissling.Ed. TUTA BLU Héros-Limite.

 

 

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 Le scan de la couverture n'est pas terrible, mais je n'ai pas pu la retravailler avec mon ordinateur portable. Mais ce n'est pas le plus important ! J'aime bien cette collection tuta blu de chez Acte Sud.