Un roman naturel

De Guéorgui Gospodinov

 

Ce livre est une petite pépite. Il est décrit comme un livre heureux, et c’est exactement comme cela que je l’ai ressenti.

C’est ce que j’appelle un roman à facettes, (je ne suis pas sûre de mon terme, mais c’est celui que j’emploie). Il y a l’histoire de fond, ici le divorce de l’écrivain. Page 25. J’imaginais la présence à notre divorce, de presque tous les invités qui étaient à notre mariage. Les deux rituels sont tout de même fortement liés entre eux. Il serait honnête que les témoins d’alors se présentent aussi maintenant. Au moins, nous nous épargnerions la gêne d’avoir à informer chacun individuellement que nous étions désormais séparés, que je ne répondais plus à l’ancien numéro de téléphone, etc. J’imaginais aussi nos proches en train de pleurer en écoutant notre « oui définitif et irrévocable »d en réponse à la question de la juge. Mais ils avaient aussi pleuré au mariage.

-   Et alors, il ressort que le mariage s’étend entre deux « oui », ai-je dit, pour éluder sa réplique.

La grossesse de ma femme était maintenant patente.

Ecoutez, restons-en là pour cette fois. De toute façon, on a le temps jusqu’à l’audience définitive.

Et des histoires, des idées, des anecdotes qui ont pour lui pour but de mettre des mots, sur les choses, des idées, des souvenirs et des expériences. Il y en a qui m’ont beaucoup plu, par exemple, il veut écrire un roman des débuts, c’est grandiose. Il y en a de ce type tout au long du livre, et j’adore. Page 57. Je pense à un roman fait uniquement de verbes. Sans explications, sans descriptions. Seul le verbe est honnête, froid et exact. Le début m’a coûté trois nuits. Je fumais cigarette sur cigarette et, pour finir, je n’ai rien écrit. Quel verbe devait être le premier. Tout semblait médiocre, inexact. Chaque verbe était le suivant. Si on s’arrête sur le verbe « enfanter », juste avant lui, il y a « concevoir », et encore avant « s’accoupler », « désirer », et ainsi de suite, jusqu’à ce qu’on en revienne à « enfanter ». Cercle vicieux merdique. Des verbes à tous les niveaux : mouvements de liquide à l’intérieur de l’organisme pour atteindre l’équilibre homéostatique, oscillations dans la membrane cellulaire, transmission de signaux par les neurones, verbes dans les alvéoles.

Je suis sûr que tout a commencé à partir d’un verbe. Il ne pourrait en être autrement. Je me suis levé. Ai allumé une cigarette. Suis allé à la fenêtre. Ma femme est entrée. Tu te couches ? Non.

Elle a haussé les épaules puis elle est sortie. Je l’ai imaginé lissant les draps dans sa partie du lit, tandis que les chats se glissent aussitôt avec elle sous la couverture.

A première vue, « un roman naturel » pourrait passer pour un livre assez léger. Il n’en est rien. Il nous happe, il nous fait réfléchir sur un millier de choses, que ce soit sur l’époque, sur la séparation, et les histoires que tout ceci inspire à l’auteur. Est-ce parce que je l’ai lu pendant  une période où  je suis extrêmement fatiguée, je ne sais pas, il résonne.

Plusieurs fois, je me suis posée la question, mais qu’est-ce qu’un roman naturel ? Oui, qu’est-ce qu’un roman naturel ? Page 76. Ces deux histoires sont bien entendues des inventions. Même si, pour moi, elles ont une résonnance très réelle. Je suis assis dans ma chambre, j’invente des  histoires et j’essaie d’être joyeux. Pourquoi est-ce que je fais tout cela ? Pourquoi est-ce que j’essaie de faire un Roman naturel ? A cause d’une femme que je dois oublier ? Pour me rappeler comment je vivais auparavant ? Dans ces histoires, il y a beaucoup de géographie et cela me tranquillise.

Ce livre ne va pas intégrer tout de suite ma bibliothèque, j’ai bientôt une semaine de vacances et je vais en profiter pour relire certains passages. Pour aller plus loin, pour mieux le savourer encore.

C’est le troisième livre que je lis de Guéorgui Gospodinov, et c’est toujours une belle découverte. Je tiens à remercier Marie Vrinat pour m’avoir fait découvrir ce livre. C’est un beau cadeau.

Claude

Première page

Nous nous séparons. Dans le rêve, la séparation n’est liée qu’au fait de quitter la maison. Tout, dans la pièce, est emballé, les cartons s’entassent jusqu’au plafond, et  pourtant on a l’impression d’espace. La famille – la mienne et celle d’Ema – remplit le couloir et les autres pièces. Ils chuchotent, murmurent, dans l’attente de ce que nous allons faire. Ema et moi, nous sommes debout près de la fenêtre. Il ne nous reste plus qu’à partager une pile de disques. Brusquement, elle sort le plus haut de sa pochette et le jette avec force par la fenêtre. Celui-ci est à moi, dit-elle. La fenêtre est fermée mais le disque passe au travers, comme si c’était de l’air. Instinctivement, je sors le second et je le lance également.

Un Roman naturel de Guéorgui Gospodinov, traduit du bulgare par Marie Vrinat. Editions INTERVALLES.

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