Le refuge des oiseaux
de Uwe Timm

Christian Eschenbach est parti passer quelques mois sur une île allemande inhabitée, pour compter les oiseaux et relever les données météorologiques. Page 15. Le gardien de l’île, qui était surtout le gardien des oiseaux, y vivait seul de mars à octobre. Ce printemps-là, la jeune femme déjà choisie pour la mission, une zoologue, était tombée malade, un qualificatif quelque peu inapproprié pour une grossesse n’allant pas sans difficultés. Une connaissance, professeur d’ornithologie, qu’Eschenbach avait un jour aidé dans sa tâche de décomptage des oiseaux, l’avait appelé, curieux de savoir s’il pouvait être intéressé, dans la mesure où les jeunes gens qui étaient envisagés pour la remplacer ne pouvaient ou ne souhaitaient pas y aller à brève échéance : si tel était le cas, il fallait qu’il sache qu’il serait séparé plusieurs mois durant de sa partenaire.
J’ai tout de suite dit oui.

Seul, il a le temps de faire le point sur sa vie. Il avait tout, et il avait tout perdu et plus encore. Il avait créé une entreprise avec un ami, qui marchait très bien, il aimait une artiste, Selma avec qui tout se passait à merveille. Un jour pourtant, lors d’un vernissage, ils avaient rencontré un couple, Anna et Ewald.  Et là, tout avait basculé. Toutes les bonnes résolutions, tous les raisons du monde, ne pouvaient les empêcher de s’aimer, même les deux enfants d’Anna. La passion contre la raison !  Page 114-115.Le soir suivant son portable sonna, il vit son numéro, il allait enfin pouvoir l’entendre, mais c’est la voix d’Ewald qu’il entendit, et la déception s’empara de lui, mais aussi la peur, la peur de l’entendre, non pas elle, mais lui, et cette déception et cette peur lui coupèrent un instant le souffle ; et il supposa tout de suite qu’Ewald avait tout compris. A la question de savoir comment ça allait, il répondit à la manière de quelqu’un de traqué : Bien, très bien, il y a beaucoup à faire, mais tu connais ça.
Ewald lui annonça alors que, dans la mesure où ils s’étaient rendus, Anna et lui, dans son Serengeti Lodge, c’était maintenant à leur tour, au tour de Selma et lui-même, de venir chez eux. Concrètement, que diriez-vous de cette fin de semaine ?
Un effroi nouveau à l’idée de la retrouver en la présence d’Ewald le poussa à mentir, comme si cela aurait pu lui permettre d’éviter ainsi la rencontre : la fin de semaine était tout à fait impossible, il avait un rendez-vous.
Bon, alors en semaine. Eschenbach pouvait choisir le jour qu’il souhaitait, jusqu’au lundi. Il réfléchit à toute vitesse, se demandant s’il pouvait avancer un prétexte pour la semaine entière, puis répondit : Bien, pourquoi pas le jeudi ?
Selma pourra-t-elle ce jour-là ?
Je crois que oui. Sinon, je vous en avertis.
Parfait, dit Ewald, avant de lui expliquer le chemin. Nous nous réjouissons beaucoup de vous voir.

Anna ne supporte pas le mensonge et avoue tout à Ewald. Son entreprise fait faillite, et il se retrouve seul, sans un sous, sans rien. Aussi, quand on lui propose ce travail sur l’île, il en profite. Il fait de longues promenades, jusqu’au jour où Anna l’appelle. Elle est de passage en Allemagne, et elle souhaiterait passer le voir. Elle veut lui parler de sa nouvelle vie, du couple que forment maintenant Selma et Ewald…
La tranquillité qu’il pensait avoir retrouvé, s’écroule à cet appel.
Oui, viens.

Je ne connaissais pas du tout Uwe  Timm. Il a une très belle écriture, fluide et précise. L’histoire qui peut sembler banale, est très bien menée. J’ai aimé les éclats de rire, la bonne  humeur, les doutes, les peurs, l’incapacité à agir autrement. Uwe  Timm, décrit dans ce roman intelligent, profond et drôle, l’adultère, et l’éclatement qu’il peut entraîner. La réflexion qu’il mène sur le désir et ses conséquences est très belle.

Ce livre a été mon livre de « canicule ». En le lisant, je me disais que j’aimerai bien partir comme Eschenbach quelques mois, pour savoir si je serai heureuse et si je ne souffrirai pas trop de la solitude. (Il avait un logement et était ravitaillé toutes les semaines)
Car même en étant solitaire, je croise obligatoirement des gens, et sur une île, il n’y a absolument personne, ce qui change la donne.

Claude

Première page.

L’île se déplace lentement en direction de l’Est. Trois à quatre mètres par an, au gré de la violence des tempêtes hivernales et des raz-de-marée. Il y a quarante ans, ici, à l’endroit précis où il se trouvait maintenant, il n’y avait que de l’eau, c’était l’estran.

Le vent avait fraîchi ces dernières heures. A l’ouest, un banc de nuages bleu nuit surplombait l’horizon. Des bourrasques arrachaient aux dunes des volutes de sable. L’écume des vagues expirantes était abandonnée sur le rivage, y dessinant de larges rayures gris blanc. Des mouettes planaient au-dessus des vagues ; soudain, l’une d’elles piquait du nez vers les flots, remontait avec, dans le bec, un vif éclair argent.

Dans la matinée, il avait longé, sur une centaine de mètres, la plage qu’il ratissait tous les trois jours, à la recherche d’objets rejetés par la mer. Ce jour-là, ily avait eu une bombe aérosol, un petit tube en verre avec ses comprimés, une chaussure de sport bleue, de marque Adidas, une boîte de vernis bleu pour coque de bateau – il estima la quantité restante de son contenu à un demi-litre-, ainsi qu’un pot de mousse au chocolat et un sac-poubelle bleu. Il rassembla les déchets, les mit dans un sac en plastique, les apporta jusqu’au cabanon d’où, une fois par mois, par marée basse, ils rejoignaient le continent en voiture à cheval.

Le refuge des oiseaux, d’Uwe Timm, traduit de l’allemand par Frédéric Joly. Editions PIRANHA.

index