Dans la mansarde
de Marlen Haushofer

 

L’héroïne de ce roman est une femme de 47 ans, mariée à un bourgeois, Hubert, mère de deux enfants, Ferdinand et Ilse. Elle vit la vie d’une femme au foyer ordinaire, modèle dirons-nous, essayant de répondre au mieux aux siens et aux convenances. Page 68. Le réveil sonna et s on bruit fut aujourd’hui particulièrement éprouvant pour les  oreilles. Il est le fanal qui marque l’entrée dans le quatrième mardi du mois, jour où je dois rendre visite à la baronne.
Hubert s’assit dans le lit et me dit bonjour. Comme tous les jours. La bonne éducation est substance intime de son être, sa mère y a  pourvu. Je marquerai d’une pierre blanche le jour om je l’entendrai dire : « Merde, il faut retourner au turbin. » La croûte rigide aurait alors éclaté et le véritable Hubert, celui que j’ai connu autrefois, apparaîtrait. Mais cela n’arrivera jamais. Assis bien droit dans le lit, il passa la main dans ses cheveux en désordre. J’eus l’impression aujourd’hui qu’ils étaient plus grisonnants que d’habitude. Cet homme dort comme une masse et quand il ne dort plus, il a l’œil frais d’un gardon. Il ne connaît pas les états intermédiaires ; pour cette raison, il n’aime pas non plus la pénombre du crépuscule.

Difficile de s’affirmer dans ce monde. Aussi, elle se réfugie loin de tous dans une mansarde de leur maison. Elle y prend le temps de réfléchir, de dessiner et surtout de s’isoler.

Un jour, elle reçoit à son nom une grosse enveloppe jaune, contenant des feuillets écrits de sa main. Elle les reconnaît aussitôt. Le passé refait surface, il ne veut pas se faire oublier !

Pages 27/28 Moi, en tout cas, je ne reçois jamais de courrier. Ma seule parente, une sœur de ma mère, vit dans un cloître, au Tyrol. Je ne sais d’ailleurs pas si elle vit encore, je n’ai plus jamais de ses nouvelles. Peut-être son ordre est-il sévère qu’elle ne peut entrer en contact avec le monde extérieur. Peut-être prie-t-elle quelquefois pour moi. Cette pensée est très étrange et touchante. Peut-être a-t-elle simplement oublié mon existence.

Mais ce lundi matin une lettre est arrivée pour moi, dans une enveloppe épaisse, de couleur jaune, avec une adresse écrite en majuscules d’imprimerie. Pas d’expéditeur. J’allai dans la cuisine, très étonnée. J’étais comme un chat qui tourne autour de la marmite et ne veut pas se brûler les pattes. Je finis par décacheter l’enveloppe. Quelques pages jaunies d’un cahier d’écolier en tombèrent, couvertes d’une écriture serrée que je reconnus tout de suite. C’était en effet la mienne, enfin… celle d’une jeune personne que j’avais été  autrefois.

Alors, elle prend l’enveloppe, et la monte dans sa mansarde, elle appartient à sa mansarde et pas à son quotidien. Elle la lira plus tard, ce soir peut-être quand elle se retirera dans son antre. Ces feuillets ne sont que le début de ce qu’elle avait écrit des années auparavant, lorsque devenue sourde son mari sous l’influence de sa mère l’avait exilé (ou expédié) à la campagne loin de son enfant unique à l’époque.

Pages 56/57 Mais après tant d’années passées à chasser ce que je connaissais de plus désagréable, c’est-à-dire le souvenir de cette époque révolue, je ne pouvais plus maintenant me permettre de perdre la moindre minute. Je montai dans la mansarde. Sans jeter un regard sur les crayons et les pinceaux tentateurs, je pris l’enveloppe dans le tiroir, en sortis les feuillets jaunis et commençai à les lire.

Pruschen, le 6 septembre.
Je n’aime pas le garde-chasse. Quand il me regarde, j’ai toujours l’impression qu’il réfléchit et se demande s’il ne devrait pas m’abattre pour faire plaisir à la famille d’Hubert. Il a l’habitude d’achever les bêtes malades.

Pourquoi 15 ans après ces lignes réapparaissent. Elle se souvient alors, de son enfance entourée de ses deux parents tuberculeux, morts jeunes, de son grand-père adoré, de sa rencontre avec Hubert, de leurs espérances, de sa belle-famille. Tout revient, et chaque jour une enveloppe arrive, et chaque jour, elle franchit une étape, va plus loin, plus vrai et sans filet.

 

Du petit animal qui a reçu la première enveloppe naîtra un majestueux dragon, mais pour cela, elle devra remonter marche par marche ce qu’a été jusque-là sa vie.

Ce livre est majestueux, formidable. Il ne laisse pas indifférente. Je pense sincèrement que femme ou homme cet écrit nous parle. Il m’a bouleversé, il est d’une telle profondeur ! Magnifique. Dommage, il n’est plus édité, je suis sûre que cela reviendra, ce texte est trop beau pour être oublié !

 

Je vous conseille vivement, si vous aimez Marlen Haushofer, le livre de Miguel Couffon (son traducteur) : MARLEN HAUSHOFFER (1920-1970) Ecrire pour ne pas perdre la raison. C’est vraiment un livre passionnant.

Claude

Première page

MHubert prétend que c’est un acacia. Il prononce  a-g-acia parce que son père, qui était originaire de Görz, prononçait ce mot ainsi. Je ne sais pas si c’est l’usage à Görz ou bien si c’était particulier au père d’Hubert. Il aime les acacias, ces arbres dont on raconte, dans les vieux romans, que le parfum de leurs fleurs est doux et enivrant. Tous les adjectifs employés dans les romans anciens sont justes. Seulement, il ne faut plus les utiliser aujourd’hui. Pourtant, les fleurs d’acacias auront toujours leur parfum doux et enivrant, aussi longtemps qu’il y aura sur terre un nez, un seul, pour le discerner.
Pour Hubert, cet arbre de l’autre côté de la rue est donc un acacia. En fait, il ne comprend rien aux arbres. Il aime les acacias pour la simple raison que son père, le vieux Ferdinand, qui était à l’époque le jeune Ferdinand, avait coutume de flâner dans une allée d’acacias. Je suppose qu’il ne s’y promenait pas seul, mais en compagnie de quelque jeune fille.

Dans la mansarde, de Marlen Haushofer, traduit de l’allemand par Miguel Couffon. Editions Actes sud.

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