La divine plaisanterie
de Margaret Laurence

Je continue ma découverte de Margaret Laurence, elle me donne livre après livre l’envie d’aller plus loin.

Rachel est enseignante, elle a 34 ans, elle est célibataire, s’occupe et vit avec sa mère. Sa vie est régie par les caprices de cette dernière et le quotidien de l’école. Page 55. « Dépêche-toi, ma chérie, sinon on va être en retard… »
Gaie comme un pinson, sa voix traverse la porte de ma chambre avec  une légèreté qui me ravit ; la voilà sous son meilleur jour, sans qu’elle laisse rien paraître de ses problèmes cardiaques, bien qu’elle ait eu une petite crise il y a deux nuits de cela et que la peau autour de sa bouche soit devenue violette.
« J’arrive, j’arrive »
Aller à l’église est pour elle une occasion de voir du monde. Et elle n’en a vraiment pas tant que ça. C’est mesquin de ma  part de ne pas avoir envie de l’accompagner.
Et pourtant, je le fais chaque semaine.

Que ce soit avec sa mère ou avec ses collègues, elle ne parvient pas à s’exprimer, à exprimer ce qu’elle est, qui elle est. Elle se sent désemparée par rapport à leur facilité d’expression. Page 38. « En attendant, lance Willard qui se retourne pour partir, vous feriez mieux de m’envoyer le jeune homme en question. Vers dix  heures, ce sera bien.
- Vous n’allez pas… Vous n’allez pas le fouetter ?
- Je ne pense pas avoir d’autre choix »,me répond Willard sur un ton mielleux.
Il a ce fin sourire que l’on voit sur les têtes de morts. Ses yeux semblent voilés d’une pellicule de responsabilité respectable, de préoccupation sérieuse, de tristesse du devoir à accomplir, tout cela pour cacher la  honte brûlante du plaisir.
« Ca ne lui fera aucun bien. » C’est vrai. Je ne suis pas sûre de grand-chose, mais de ça, oui.
« Nous n’en savons rien, Rachel, si ? me retorque Willard. Je me risquerais à dire que, vu les circonstances, ça vaut sûrement le peine d’essayer. Nous ne devons pas autoriser nos émotions à prendre le dessus, n’est-ce pas ? »
Et ses émotions à lui, Willard, celles qu’il refuse de reconnaître ? Mais je ne suis pas en mesure de discuter.
Elle vit dans un monde de solitude qui n’appartient qu’à elle.
Un jour, elle rencontre Nick Kazlik, un homme qu’elle a connu lycéenne. Pages 82/83. « Bonjour Rachel. »
On m’a parlé ? C’est une voix d’homme, familière. Qui cela peut-il être ?
« C’est bien Rachel, non ? » me demande l’homme, figé dans un sourire interrogateur.
Il est presque aussi grand que moi. Pas vraiment costaud, mais solidement charpenté. Des cheveux noirs et raides. Des yeux plutôt slaves, légèrement obliques, aujourd’hui chaleureux mais je me souviens de leur air moqueur d’autrefois.

Elle en tombe amoureuse, et très rapidement il deviendra son premier amant. Avec lui, elle trouve enfin la force de dire non à sa routine, elle se donne corps et âme. Mais Nick disparaît du jour au lendemain. Page 186. J’ai attendu dix jours pour téléphoner. Je me suis dit… peu m’importe qu’il soit marié ou non. S’il n’avait pas téléphoné, c’est peut-être parce qu’il pensait que la nouvelle me dérangeait trop, et que donc je n’avais plus envie de le voir. Il fallait que je l’informe. Une voix de femme vaguement familière a répondu, sa mère.
« Bonjour.
- Oh, bonjour. Je pourrais parler à Nick, s’il vous plaît ?
- Il n’est pas là. Il est reparti il y a une semaine.
- Oh, je vois. Eh bien… Merci beaucoup.
- C’est de la part de qui, s’il vous plaît ?
Mais je n’ai pas répondu. J’ai reposé le combiné et suis sortie de la cabine téléphonique de la gare routière. Mue par une idée absurde : au moins ils ne pourront pas trouver trace de l’appel.

Elle se retrouvera face à un dilemme qui l’obligera à prendre seule des décisions cruciales, qui changeront à jamais son existence et celle de son entourage. Existence dont elle comprendra plus que jamais la préciosité.

Ce roman est le second des cinq composants le cycle de Manawaka. Après avoir explorée « la vieillesse » dans « l’ange de pierre », Margaret Laurence explore ici la solitude. Une prison dans laquelle à certains moments de la vie, il est facile de se réfugier. Elle montre à quel point, un évènement peut nous faire relever la tête et aller de l’avant. Sur le moment, lorsque je lisais le roman, je « lisais » l’histoire, puis quand je l’ai eu terminé et posé, il a pris toute son importance, sa réflexion.
La divine plaisanterie a été adaptée au cinéma par Paul Newman en 1968, sous le titre « Rachel, Rachel ». J’aimerai bien le voir, en attendant, je vais chercher le troisième volume.

Claude

Première page
De toute évidence ce n’est pas vraiment mon nom qu’elles chantonnent. C’est simplement la façon que j’ai de l’entendre, depuis ce poste d’observation qu’est la fenêtre de la salle de classe, parce que je me revois sauter à la corde sur cette même comptine quand j’avais à peu près l’âge des fillettes dans la cour en ce moment. C’était il y a vingt-sept ans, ce qui me paraît incroyable ; j’en avais alors sept, mais le bâtiment de briques marron est resté le même avec, depuis, juste une aile supplémentaire et un rafraîchissement de la façade. Enfant, mon étonnement aurait sûrement été grand si l’on m’avait dit que je reviendrais un jour ici, dans cette salle où je ne suis plus celle qui a peur de déplaire mais le mince géant Femelle derrière le bureau sur l’estrade,  celle qui a le pouvoir de choisir n’importe qu’elle craie de couleur dans la boîte et d’écrire absolument n’importe quoi au tableau noir.

Une divine plaisanterie de Margaret Laurence, traduit de l’anglais (Canada) par Edith Soonckindt. Ed. Joelle Losfeld Littérature étrangère.

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