Miniaturiste
de Jessie Burton

Il y a quelques jours, j’ai lu un billet sur ce livre chez

Textes & prétextes

Notes et lectures d'une Bruxelloise

 et j’ai profité du week-end tristounet pour le lire.

C’est un premier roman très bien écrit, qui nous emporte dans l’Amsterdam du XVIIème siècle, riche de ses préjugés, de sa religion et de sa rigueur.

Petronella Oortman (18 ans) est mariée par sa mère à un riche marchand, Johannes âgé de 38 ans. Elle le croise lors de leur mariage, et lorsque quelques semaines plus tard, elle se rend à son domicile à Amsterdam, il est absent. C’est sa sœur Marin qui l’accueille, une personne froide et autoritaire, la servante Cornelia, et Otto un serviteur noir. Pages 26-27. Nella est sûre d’une chose, en scrutant les ombres : on l’observe. Voyons, Nella Elisabeth ! Entre ! se dit-elle, posant un pied sur le seuil. Son nouveau mari la prendra-t-il dans ses bras, l’embrassera-t-il, lui serrera-t-il la main comme une relation d’affaires ? Il n’a rien fait de tout cela pendant la cérémonie, entouré de la petite famille Oortman, sans un seul membre de sa famille à lui.
Johannes reste distant avec elle, gentil, poli mais distant. Il lui offre leur maison en miniature, pensant qu’il serait bien qu’elle s’occupe, et lui laisse ainsi le loisir de la meubler comme l’originale. Pages 68-69. Nella arrive en silence sur le palier et porte la main à sa bouche quand elle voit, en bas, au milieu du hall, ce que les trois hommes ont abandonné là. Sur le carrelage, un énorme cabinet ouvert se dresse, dominant Johannes de la moitié de sa taille. Il est démesuré, ce cabinet géant soutenu par huit pieds incurvés et solides, deux rideaux en velours couleur moutarde tirés sur sa façade. Après avoir repoussé le lutrin et sa Bible dans un coin pour faire de la place, Johannes a posé une main sur le large panneau latéral verni. Sa bonne humeur se manifeste par un sourire lumineux, persistant. Il a l’air rafraîchi, plus beau qu’elle ne l’a jamais vu. Il pense ainsi, qu’il lui sera plus facile de comprendre le fonctionnement de la maison. Si au début ce cadeau ne la ravit pas, car elle croit qu’avec un tel cadeau son mari sous-entend qu’elle n’est pas sortie de l’enfance, elle se prend au jeu. Elle fait alors appel à une miniaturiste qui va au-delà de ses espérances. Pages 105-106. Nella se hisse sur son lit géant avec son colis. Il est plutôt gros, entouré de papier lisse maintenu par une ficelle. Il porte son nom sur une face et, sur l’autre, un grand soleil tracé à l’encre noire. En lettres majuscules autour du soleil : TOUTE FEMME EST L’ARCHITECTE DE SON PROPRE DESTIN.
Elle lit deux fois le message, interloquée, l’excitation montant dans son ventre. Les femmes ne construisent rien, et surtout pas leur propre destin ! Notre destin est entre les mains de Dieu –en particulier celui des femmes, quand leur mari les abandonne ou qu’elles subissent la torture d’un accouchement.
…/… Elle déballe le second objet et retient sa respiration. C’est un luth plus petit qu’un doigt et dont les cordes sont tendues de façon à ce que son corps arrondi tienne parfaitement la note. Jamais elle n’aurait pu rêver d’une aussi belle reproduction, d’une telle précision technique, d’un tel soin apporté aux détails. Elle le prend et fait prudemment résonner une corde. La note s’épanouit et chante dans sa paume. Elle passe un moment, d’un doigt, à retrouver l’air qu’elle a joué pour Johannes, l’été précédent, à Assendelft, et qu’elle joue alors pour elle seule.

Mais au fur et à mesure, la maison révèle ses secrets, ses interdits et ses amours. 

Cette maison qui pensait-elle la faisait revenir dans l’enfance, a tout au contraire permis à Nella de rentrer dans le monde des adultes, d’affronter ses réalités, ses peurs, sa méconnaissance. Elle lui permettra de vivre de grandes joies et de terribles événements, elle lui permettra de rencontrer des personnes hors du commun, qu’elle aura appris à aimer comme elle s’en rendra compte plus tard.

Ce livre se lit comme un roman policier, le suspens monte à chaque page, à la fin j’avais l’impression qu’il s’était passé des années entières entre la première et la dernière page, alors que l’histoire s’étire sur quelques mois seulement, de la mi-octobre 1686 au 14 janvier 1687.

C’est le genre de livre qu’il faut commencer lorsque vous avez un peu de temps devant vous, car vous ne le quittez pas avant la dernière page, et il fait quand même 500 pages. C’est un bon moment de détente, et puis, les us et coutumes de l’époque sont vraiment très bien décrits, c’est très intéressant.

Claude

Première page
Vieille église, Amsterdam, mardi 14 janvier 1687

Ces funérailles devraient être discrètes, car la personne décédée n’avait pas d’amis, mais on est à Amsterdam, où les mots s’écoulent comme l’eau, inondent les oreilles, nourrissent la pourriture, et le coin est de l’église est bondé. Elle regarde la scène se dérouler, en sécurité depuis la stalle du chœur, tandis que les membres des guildes et leurs épouses encerclent la tombe béante comme des fourmis attirées par le miel. Ils sont bientôt rejoints par des employés de la VOC et des capitaines de navires, des régentes, des pâtissiers –et par lui, toujours coiffé de son chapeau à large bord. Elle tente d’avoir pitié de lui. La pitié, contrairement à la haine, peut être enfermée et mise de côté.
Le plafond peint de l’église – rare élément que les réformistes n’ont pas éliminé – les surplombe. Il a une forme de coque de bateau renversée, miroir de l’âme de la ville.

Miniaturiste de Jessie Burton, traduit de l’anglais par Dominique Letellier. Éd. Folio.

 

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La maison miniature de Petronella Oortman est au Rijksmuseum à Amsterdam.

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