L’ami étranger
de Christoph Hein

 

J’ai rarement lu un livre écrit par un homme faisant penser, parler et vivre une femme aussi parfaitement. Je ne me lasse pas de relire ce livre, c’est un grand moment de bonheur à chaque fois.

Claudia a 39 ans, elle est médecin dans un hôpital de l’Est. Elle est divorcée, et a choisi de vivre seule dans un studio situé dans un grand immeuble. Elle a encore ses parents et une sœur. Elle semble manquer d’ambition, elle ne se force pas, elle vit au jour le jour, ne veut pas forcément se projeter et ne s’impose pas beaucoup de chose. Elle ne se prive pas non plus de ce qu’elle aime, et part souvent en week-end ou faire des photos en campagne.

Après son divorce, elle s’est promis de ne plus avoir aucune attache, aucune contrainte, aucun quotidien avec un homme.

Un soir, elle est couchée, on sonne à sa porte. C’est Henry un architecte qu’elle a rencontré dans l’ascenseur. Il habite son étage, elle ne le connait que de vue. Il lui dit avoir brûlé son repas et aimerait qu’elle le nourrisse si c’est  possible. Il ne repartira que le lendemain. Pages 32/36. Disons pour ce soir, concéda-t-il. Puis il me demanda : Es-tu encore fatiguée ?
Je hochais la tête. Je ne savais pas quoi penser de lui. Et je n’avais aucune envie de me creuser la tête. Il était assis dans le fauteuil et fumait. Puis il écrasa sa cigarette et vint se coucher avec moi. Je fus si surprise que je fus incapable de dire quoi que ce soit. …/… Je revis Henry le vendredi. Je le rencontrai dans l’entrée, près des boîtes à lettres. Je revenais de chez le coiffeur et je n’étais pas belle. S’il ne m’avait pas regardée, je serais passée à côté de lui et serais montée chez moi pour me peigner. Il me prit la main et la baisa. Puis il dit qu’il m’avait attendue et qu’il était content de me voir. Nous montâmes par l’ascenseur. Devant ma porte, nous nous donnâmes rendez-vous pour le soir. Nous irions manger quelque part

Elle se rend compte qu’elle a rencontré un homme qui lui ressemble dans le sens qu’il désire les mêmes choses : pas de contraintes, pas de quotidien, mais le plaisir de vivre des moments ensembles. Ils sont heureux, ils ne se parlent jamais de leurs problèmes, ils savent que l’autre en a, et cela leur suffit. Ils ne veulent que partager le bonheur, et cela semble fonctionner.

Mais Henry meurt accidentellement, la laissant à nouveau seule. Page 197. A présent, Katharina me manque beaucoup. Cela fait vingt-cinq ans que je l’ai vue pour la dernière fois, et je voudrais que nous soyons encore ensemble. Nous nous sommes séparées avec cette cruauté qu’ont les enfants et toutes deux, nous avons certainement trouvé cela moins horrible que ce ne fut. Je ne savais pas alors que je n’aimerais jamais plus quelqu’un avec si peu de retenue. Cette perte me fait mal. Aucune des séparations ultérieures –avec Hinner, avec les hommes qui l’ont suivi, même avec Henry- ne m’ont vraiment bouleversée. Il est vraisemblable que mon rapport avec eux était empreint de la conscience que je les perdrais ou pourrais les perdre un jour. Ce bon sens me rendait indépendante ou solitaire. Je suis prudente, capable d’y voir là où il fait noir parce que j’ai été échaudée. Rien ne peut plus me surprendre. Les catastrophes que je n’ai pas encore eu à surmonter ne pourront bouleverser ma vie. J’y suis préparée. Je possède suffisamment ce que l’on appelle l’expérience de la vie. J’évite d’être déçue. Je flaire vite  cet endroit, jusqu’au point où cela pourrait aussi m’arriver. J’ai pris toutes mes dispositions. Je me suis cuirassée contre tout. Plus rien ne peut me blesser. Je suis devenue invulnérable. Je me suis baignée dans le sang du dragon, et aucune feuille de tilleul ne m’a laissée sans protection.

Même sa mort n’est pas pour Claudia une occasion de changer sa vie. Elle continue son chemin, qui pour ne pas souffrir réprime les sentiments profonds.

Claude

Première page
Le matin même de l’enterrement, j’étais encore indécise, me demandant si je devais y aller. Et ne sachant qu’elle sera à midi ma décision, je sortis de l’armoire mon manteau de demi-saison. C’était un manteau bleu foncé à col de lapin qui pouvait passer pour un manteau noir. Ce n’était certainement pas un vêtement à mettre un jour d’été, mais je n’avais aucune envie de me promener toute la journée en tailleur sombre. Et si je devais me décider à aller au cimetière, il me semblait qu’il ne serait pas convenable de m’y montrer en costume clair. Mon manteau était un compromis. Dans le cas où je me déciderais vraiment à y aller. Je le pris sur le bras, puis fermai la porte de mon appartement à clef.
Je dus attendre devant l’ascenseur. L’officier qui habitait chez madame Rupprecht était déjà là, entre deux portes de la cage d’ascenseur. Il n’arrêtait pas d’appuyer sur deux boutons.

L’ami étranger de Christoph Hein, traduit de l’allemand par François Mathieu. Editions Métailié suite.

index