Le passager de la nuit
de Maurice Pons

Ce livre relate la rencontre de deux  hommes que rien ne prédestinait à se rencontrer. Le temps d’une traversée de la France, ils vont partager une voiture, et seront obligés de rester ensemble.

Une amie du conducteur lui a demandé un service, prendre à son bord un de ses copains pour aller à Champagnole, là où il doit lui-même se rendre. Page 24. J’avais cru que Bernadette parlait vraiment d’un copain, un de ces petits jeunes gens de la production qui pour porter trois boîtes de pellicule se font payer le train, et en première classe, jusqu’à Champagnole et qu’il faut encore aller chercher à la gare en voiture. J’avais été quelque peu surpris de la trouver au Petit Paris en compagnie de cet homme taciturne, en chemise blanche ouverte.

Page 25. Bernadette s’était levée tout de suite, à mon arrivée au Petit Paris.
- voilà Georges ! avait-elle annoncé, et je ne me souviens pas qu’il y ait eu d’autres présentations.
Il s’est levé aussi, et nous avons dû nous serrer la main. Oui, je m’en souviens, nous nous sommes serré la main.
Il était jeune encore, et plus grand que moi. Il avait le teint basané et de beaux yeux noirs. Il portait une courte moustache, taillée en triangle. Mais ce qui m’avait tout de suite frappé, c’est une profonde cicatrice violette qui lui étoilait le front au-dessus de l’œil droit. Pourquoi le cacher ? Il me fit tout de suite la plus sinistre impression.
- C’est vous que j’emmène ? lui dis-je sans aménité. Eh bien, allons vite ! Je suis en double file.
- Je t’avais pourtant bien dit de vous mettre en terrasse.

La route défile à grande allure, beaucoup de silences entrecoupés de quelques mots, quelques inquiétudes.
Page 21. Comme nous glissions donc  habilement autour de la ville, mon compagnon me dit soudain, sans même me regarder, comme s’il poursuivait la conversation interrompue avant Fontainebleau :
-En tout cas, s’il arrivait quelque chose, n’oubliez pas : vous ne me connaissez pas, vous m’avez pris sur la route.

La guerre d’Algérie fait rage, le racisme est très important, ils y sont confrontés partout où ils passent, où ils s’arrêtent.
Alors que les paysages défilent devant leur rapide décapotable, ils vont au fils des kilomètres se découvrir, aller l’un vers l’autre, comme si l’un pouvait comprendre la guerre de l’autre.

Quel beau livre ! On est en voiture avec ces deux hommes si dissemblables de deux mondes opposés, mais paradoxalement dans une compréhension qui s’affine et se renforce au fil des pages.
Sur fond de guerre d’Algérie (si mal connue) Maurice Pons, raconte la rencontre de deux mondes le temps d’un voyage. Les échanges sont tout en retenu au début, aucun des deux protagonistes n’osent aller vers l’autre. Le climat politique est tellement délicat que les malentendus peuvent vite arriver.
L’écriture de Maurice Pons, est précise, tout en finesse, telle qu’elle nous fait vivre les kilomètres, les heures passées ensemble d’une manière très intense.

Je n’avais jamais lu cet écrivain, le lire m’a fait retrouver la ferveur d’une époque, celle des années 60. Et  puis, malgré leurs différences, leurs désaccords, ces hommes ont su le temps d’un voyage partager, et se faire confiance. C’est beau ! Ce livre n’étant pas épais, je vous conseille de le lire en une fois, cela m’a donné plus encore l’impression d’être dans la voiture.

Je voulais ajouter que c'est un livre fantastique sur l'écoute. Et je trouve que c'est quelque chose qui se perd ! mais cela n'engage que moi !

Claude

Première page.
Le soir tombait. Nous roulions en silence. Sur la route devenue large et lisse, les lignes jaunes, tout au long des courbes, traçaient leurs messages en morse rapide. Au-dessus de la voiture ouverte, les arbres glissaient dans l’eau du ciel comme des algues d’un grand fleuve.
J’écoutais avec une attention extrême le bruit rassurant du moteur. A travers ce bruit, je me plaisais à suivre par l’esprit la course harmonieuse des pistons dans les cylindres, le jeu régulier des soupapes et la rotation familière de l’arbre. Il me semblait même discerner, de temps à autre, l’évaporation brutale d’une gouttelette d’essence qui, de l’un des carburateurs, devait tomber sur le bloc. Agostini m’avait prévenu : il y aurait lieu de vérifier le fonctionnement de ce flotteur. Mais ça n’était pas dramatique. Sur le cadran du compte-tour, l’aiguille blanche s’était immobilisée un peu au-delà de la verticale ; les batteries chargeaient, la température interne était normale, la pression d’huile également : nous étions partis pour une bonne route.
Le passager de la nuit, de Maurice Pons. Ed. Signatures POINTS

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