Le requiem de Terezin
de Josef Bor

 

Ecrit à partir d’une histoire vraie, ce livre est profondément touchant. Aussi, je vais le laisser parler lui-même plutôt que de trop le commenter, il y a des livres pour qui les mots ne sont pas suffisamment forts, les miens en tout cas. J’ai mis un certain temps avant de pouvoir choisir le livre que je lirai par la suite.

En 1944, l’Allemagne est en train de s’effondrer, après l’attentat raté contre Hitler, les exécutions se multipliaient même dans les rangs de la Wehrmacht. L’empire nazi s’écroulait.

En 1942, la ville de Theresienstadt a été vidée de ses  habitants, et transformée en un immense camp de triage pour les juifs tchèques, allemands, autrichiens, hollandais et danois.

Le camp est l’antichambre d’Auschwitz, mais aussi une vitrine pour la propagande nazie.

Le pianiste Raphael Schächter est arrivé au camp en 1941, à l’âge de 36 ans. Il décide de monter le requiem de Verdi, pour cela il devra faire travailler 4 solistes et 120 choristes.

Page 18. Schächter se souvint de l'instant précis qui l'avait amené à commencer l'étude de cette œuvre. Prouver l'imposture, l'aberration des notions de sang pur ou impur, de race supérieure ou inférieure, démontrer cela précisément dans un camp juif par le moyen de la musique, cet art qui mieux peut-être que tout autre lui semblait pouvoir révéler la valeur authentique de l'homme ; depuis longtemps cette idée le hantait. C'est pourquoi il avait tenu à rassembler des groupes d'ori­gines les plus diverses, pour que chacun se rendît compte de l'élévation artistique à laquelle il pouvait atteindre avec des hommes si différents.

Après de longues réflexions, il avait préféré le Requiem de Verdi à toute autre œuvre. Cette musique italienne, composée sur un texte latin, inspirée par des prières catholiques, serait interprétée par des chanteurs juifs, des musiciens de toutes nationalités, venant de Bohême, d'Autriche, d'Allemagne, de Hollande et du Danemark, certains même de Pologne et de Hongrie ; l'exécution de ce Requiem dans un ghetto serait dirigée par un chef d'orchestre athée : l'idée lui en sembla magnifique.

Il commence à parler autour de lui de son projet.

Pages 21-22. — Versez donc ma part dans la gamelle de ce vieux grand-père qui meurt de faim, avait-il répondu.

Une brève rencontre sans doute. Retenu par quelque honte, le mendiant n'osa pas se présenter. Sa nationalité paraissait incertaine : il pouvait être allemand aussi bien qu'italien, français ou anglais, car il se mit à parler toutes ces langues couramment, comme saint Pierre peut-être. Une discussion s'engagea, le vieil homme paraissait s'intéresser vivement à toutes choses, ils en vinrent naturellement à parler de musique, Schächter lui confia son idée du Requiem.

Vous êtes un fou ! lui cria bientôt le vieillard avec une sorte d'agressivité et en haussant la voix, comme les gens un peu sourds. Monter le Requiem de Verdi ici, dans un camp de concentration, c'est une pure chimère ; vous rendez-vous seulement compte de ce que vous allez faire ? Essayez donc de voir avec moi, voulez-vous ? Il vous faut d'abord quatre solistes qui ne peuvent être n'importe qui. Un chœur ne vous suffira pas, vous devrez en réunir au moins deux, sans quoi vous n'arriverez jamais à répéter convenablement la fugue du Sanctus. Vous n'aurez pas assez de quarante chanteurs, il vous en faudra au moins quatre-vingts, peut-être même davan­tage lors de certains passages. Je me souviens qu'à Londres, le Requiem fut joué autrefois avec un chœur dix fois plus important encore. Ne parlons pas de l'orches­tre ; vous aurez besoin d'au moins soixante musiciens. Si vous ne parveniez pas à les réunir, il vous faudra au moins deux pianos. Un seul ne saurait suffire. Ce n'est pas ce qui importe le plus, me direz-vous, quand on veut jouer de la musique, on peut toujours improviser, mieux vaut certainement un instrument de petite taille, mais d'une parfaite sonorité, qu'une énorme caisse qui fait beaucoup de bruit pour rien. Le vrai problème est ailleurs, comprenez-moi bien, il est ailleurs !

Schächter le regardait avec un mélange de curiosité et d'admiration : « Quelle fine mouche, se disait-il, se souvenant de la douceur de sa voix tout à l'heure quand il mendiait pour avoir sa soupe, il sait vraiment s'y prendre, ne voilà-t-il pas qu'il se met à hurler comme si c'était moi le sourd ? »

Le vieux semblait ne s'apercevoir de rien, il était lancé et ne pouvait visiblement pas s'arrêter.

Il lui fallut demander l’autorisation aux SS, puis faire passer des auditions, et penser à remplacer les chanteurs qui un jour disparaissent dans les convois. Il peut d’un jour sur l’autre manquer une dizaine de personnes voire plus. Pages 52/55. Les derniers rangs des prisonniers venaient de passer devant les casernes, le bruit sourd de leurs pas s'était effacé, le chant du chœur s'interrompit comme pour leur rendre un dernier hommage. Et le silence se fit.

Partout, les rumeurs de la vie de chaque jour recom­mencèrent peu à peu. Dans la cave, rien ne les troublait encore, personne n'osait parler, élever la voix. Schächter se taisait ; d'un geste vague de la main il leur fit com­prendre que la répétition était terminée cette fois, qu'il les renvoyait. « Rentrez chez vous, c'est assez pour aujourd'hui » semblait-il leur dire. Les chanteurs, indé­cis, hésitèrent un instant, certains s'approchèrent, croyant n'avoir pas bien compris, mais il les repoussa. Ils pouvaient partir. Non, il préférait rester seul un moment, s'attarder encore. Chacun sortit donc silen­cieusement et Schächter resta seul dans la salle.

« Comment est-ce possible ? Il y a une semaine à peine, nous exultions tous : Quam olim Abrahae pro­misisti. Je répétais partout que nous allions surmonter toutes les difficultés, le pourrai-je maintenant avec un chœur et un orchestre décimés ? Il ne me reste qu'un soliste » murmurait Schächter se laissant aller au désespoir.

Le commandant du camp lui avait pourtant promis de protéger les artistes. Le même jour, la Kommandan­tur avait donné l'ordre aux petits enfants, aux orphelins, aux veufs et aux veuves de partir par le premier convoi ; elle le faisait, disait-elle, dans l'intérêt des habitants du ghetto, afin que tous puissent jouir enfin d'une vie meilleure. Elle tenait toujours ses promesses : pouvait-on lui reprocher la tuberculose qui avait frappé à Terezin la sœur de François, l'infirmité du mari d'Élisabeth qui était arrivé dans le ghetto poussé par sa femme dans sa petite voiture, la mort enfin de la maman des enfants de Meisl ? Tout cela n'était que jus­tice ; la Kommandantur n'avait jamais obligé Meisl à partir, ni les autres artistes qui avaient été exemptés de suivre ce convoi. Si elle tenait ses promesses, la Kom­mandantur exigeait en retour que ses ordres fussent res­pectés. Ils étaient partis de leur plein gré, ils l'avaient demandé, le commandant n'avait pas voulu se montrer inhumain, leur requête avait donc été acceptée, il avait empêché qu'on les séparât de leur famille et voilà tout. On ne pouvait que l'en féliciter.

Quel plan satanique ! La colère s'empara du chef d'orchestre. « Ce ne peut être aucun des tueurs et des assassins que je rencontre chaque jour qui a inventé cette machination monstrueuse, aucun de ces S. S. bru­taux qui nous rouent de coups, nous assomment et nous battent continuellement. Ce ne peut être non plus le commandant du camp ni même Giinther à Prague, pensa-t-il, mais l'un de ces hauts personnages élégants, polis, recherchés, qui se montrent toujours d'une extrême courtoisie avec les Juifs, qui détestent les coups et n'auraient pas supporté qu'un S.S. ose frapper un Juif devant eux. Ce sont les plus perfides, se dit-il, plus ils feignent de se comporter avec correction, plus ils sont dangereux. Eichmann ou Moese ont sans doute inventé cette mise en scène crapuleuse ; Moese surtout, qui a une prédilection pour les choses de l'art, s'en vante et aime se faire présenter les artistes juifs, lui seul doit savoir jouir de raffinements aussi odieux. »

Schächter était désespéré. « Comment peuvent-ils ressentir le moindre sentiment humain, éprouver la moindre émotion artistique alors que tout est dissimu­lation chez eux, mensonge et tromperie ? Ils y prennent plaisir, ils recherchent ce plaisir. » Tous ses efforts lui paraissaient vains maintenant, une fois de plus il avait été dupe et s'était laissé abuser en voulant les croire.

« Aurais-je pu seulement ne pas les croire, ne pas espérer que nous serions sauvés ? se dit-il. Dois-je tout abandonner, laisser là tout ce que nous avons fait, ou le recommencer entièrement ? » Il compta à nouveau ceux de ses camarades qui n'étaient plus là : trois solistes au premier rang, un nombre très important de choristes. Son regard parcourait les rangs déserts, une grande tristesse l'oppressait, quand ses yeux furent attirés par le violoncelle de Meisl. Il ne l'avait pas remarqué. L'instru­ment gisait contre un banc, il lui sembla qu'on l'avait arraché des mains de l'artiste à qui il appartenait avant de l'abandonner là. Il se souvint que Meisl lui confiait ses pensées les plus intimes, essayant de traduire en musique sa douleur et ses joies, son angoisse, ses humi­liations ou son amour. « Pauvre figure délaissée, que personne n'interrogera jamais plus, que personne ne ser­rera plus dans ses bras, murmura-t-il en s'approchant de l'instrument, tu étais son ami le plus intime. »

Schächter tendit la main pour le prendre, il aurait voulu à son tour tout oublier, mais une profonde angoisse l'en empêchait, il tremblait. Non, il ne le pou­vait pas, il ne pouvait jouer maintenant ; un sanglot de désespoir le secoua convulsivement : il ne pleurait pas sur son œuvre perdue, sur tous ses espoirs dissipés, mais sur les quatre enfants de Meisl derrière lesquels venaient sans doute de se refermer les lourdes portes d'un wagon à bestiaux.

Et malgré toutes les peines, les tourments, ils continuent à chanter, à apprendre, à partager.

Pages 86/89. Il prenait part à cette première comme dans un rêve fiévreux, agité. Chaque note, chaque cadence lui rappe­laient quelque chose, chaque voix ravivait un souvenir. Il ne parvenait pas à retrouver le nombre des chanteurs qu'il avait fait répéter tant de fois, note par note, syllabe après syllabe. Tous étaient aujourd'hui réunis devant lui dans cet immense chœur, même ceux qui depuis longtemps n'étaient plus là ; ils travaillaient une der­nière fois à cette œuvre commune qui leur avait donné tant de mal.

Un roulement de batterie retentit. Le Dies irae qui marquait le premier changement important dans la tonalité générale allait commencer. Il se prit à songer à tous les bouleversements dont il avait été le témoin avant d'arriver aujourd'hui au terme de son travail. Combien de fois les places étaient-elles restées vides au long des bancs comme des plaies béantes ; combien de fois en avaient-ils arraché quelqu'un avec leur sauva­gerie, leur cruauté insupportables ?

Jamais une œuvre ne lui avait demandé autant de sacrifices. Maintenant ses camarades jouaient, chan­taient, combien de fois pourtant avaient-ils recom­mencé depuis le début, tombant de fatigue ? Il se sen­tit fier soudain devant tout le camp de n'avoir jamais renoncé, d'avoir persévéré en dépit de toutes les difficultés rencontrées. Comme ses musiciens, il ne deman­dait qu'à pouvoir vivre assez longtemps pour voir enfin leurs bourreaux maudits rendre des comptes. Leurs crimes étaient dans toutes les mémoires, un jour vien­drait où ils devraient enfin comparaître devant le tribunal suprême de l'humanité.

Confutatis maledictis, flammis acribus addictis, la voix grave s'approfondit encore, redoutable, puis le thème musical se déchira, s'adoucit en une plainte, une lamentation de repentir. Le condamné suppliait en vain, ses exhortations étaient couvertes par le déchaîne­ment des voix qui envahissait toute la salle. Le chef d'orchestre, surpris par cet emportement, voulut les apaiser, les calmer peu à peu, et il les retint, les fit taire insensiblement. On n'entendit plus que l'écho lointain des violons.

De nouveau maître de lui, Schächter debout, immo­bile, leur imposa le silence. La musique durait encore en eux. Personne dans la salle n'osait bouger, chacun attendait, se concentrait profondément. Ce devait être le Lacrymosa.

Bietka se mit à chanter. Schächter n'avait rien eu à lui indiquer, c'est à peine s'il la dirigeait ; elle avait appris ce Lacrymosa sans lui ; la vie dans le ghetto, tant de souffrances, tant de tristesse quotidienne depuis long­temps l'y avaient aidée. Elle clamait maintenant son angoisse, oubliait son courage, se plaignait.

87

« Pleure, oui pleure, retrouve dans les larmes ces forces qui te fuient, toi qui t'es dévouée pour tous si généreusement. » Schächter la regardait avec émotion.

Un long accord terminait cette première partie du Requiem. Les solistes entonnèrent l'Offertoire, le chef d'orchestre fit signe à ses musiciens, les instruments se mêlèrent, unirent leurs voix en une symphonie saisis­sante. Les auditeurs apprécieraient cette musique, il n'en doutait plus, mais la comprendraient-ils, devine­raient-ils ce qu'il voulait leur dire ? L'œuvre seule devait le leur faire comprendre.

« Écoutez-moi, vous, tous les prisonniers de ce camp de concentration, la fin de la guerre est proche, le che­min de croix de la race d'Abraham va prendre fin, nous n'aurons bientôt plus à marcher dans les ténèbres de l'incertitude, je vois déjà poindre le jour de notre liberté. » Et il interprétait chaque parole en ce sens. « Libera me. Écoutez ce que le chœur est en train de chanter, comprenez-vous qu'il s'agit de votre liberté, de notre liberté ? » L'inquiétude l'oppressait.

Car comment les prisonniers allaient-ils répondre, comment réagiraient-ils ? Il ne s'était pas battu dans ce camp avec autant d'acharnement et d'opiniâtreté pour un succès qui n'aurait aucune valeur et ne ferait que souligner sa défaite. Il ne souhaitait surtout aucun applaudissement aveugle, son auditoire ne devait lui témoigner la profondeur de son émotion que par le silence, un silence recueilli avant une tempête d'applaudissements.

Mais le comprendrait-il ?

La musique s'éleva, c'était le dernier crescendo avant le choral et la fugue finale. Quelques mesures encore, Raphaël à ce moment pressentit la façon dont les pri­sonniers allaient enfin lui répondre. Déjà la voix cris­talline de Marouchka répétait les syllabes tant atten­dues : Libera me... Puis une autre fois encore de façon presque inaudible, comme un écho perdu à une dis­tance infinie : Libera me.

Le soir du concert, les officiers SS sont là, assis dans la salle à les écouter. Ils ont réussi, ils ont fait triompher l’art au milieu de la souffrance, de la haine, de la cruauté. Puis vint le début de l’été. Page 121. Peu de temps avant la fin de l'été, les convois repri­rent. Le commandant du camp avait promis à Schäch­ter que le groupe de ses artistes ne serait pas séparé. Il tint parole. Ensemble, ils montèrent donc dans les pre­miers wagons du premier de ces convois.

 

En écrivant ce billet, quelques semaines après avoir lu le livre, l’émotion m’étreint à nouveau le cœur. Quel livre fabuleux, quelle belle écriture et quel courage. 

Claude

Première page

UNE FOULE IMPORTANTE ATTENDAIT patiemment dans la cour de l'ancienne école de Terezin, devant les portes closes de la salle de gymnastique. Les artistes allaient arriver incessamment, ils devaient entrer les premiers pour atteindre leurs places sans difficulté.

Raphaël Schächter, suivi de toute sa troupe de musi­ciens et de chanteurs, fut bientôt là. C'était un ami connu de tous et que chacun avait rencontré dans la rue ; on le salua donc avec chaleur et sans façon. Aucune distance ne séparait les artistes de leurs auditeurs, ils étaient tous les prisonniers du même camp.

« Raphaël, que nous feras-tu entendre aujourd'hui ? » criait-on ici et là en interpellant le chef d'orchestre, et per­sonne ne l'aurait appelé autrement tant il était populaire dans le ghetto. On encourageait les artistes de tous côtés, ils souriaient, acquiesçaient de la tête, l'un même répon­dit : « Oui, ce sera vraiment extraordinaire, les amis, et nous vous promettons de ne pas vous décevoir. »

Schächter ouvrit enfin les portes, les artistes aussitôt entrèrent et gagnèrent leurs places. Il n'y avait aucune estrade, seule une caisse retournée devant un pupitre permettait au chef d'orchestre de se hausser pour pou­voir diriger ses musiciens. Il grimpa dessus et regarda la salle peu à peu se remplir.

Le requiem de Terezin de Joseph Bor, traduit du Tchèque par Zdenka et Raymond Datheil. Les éditions du sonneur.

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