En lieu sûr
de Wallace Stegner

 

2 couples, 4 personnalités, une amitié de toute une vie. Tel pourrait être le résumé le plus succinct de ce magnifique livre.

Encore un que j’ai eu du mal à quitter, je l’ai « dévoré » !! L’écriture est fluide, c’est extrêmement bien écrit, on ne s’y ennuie pas et il fait réfléchir. Je me suis laissée littéralement envoûter, happer par ce roman. En 2 mots, c’est celui qu’il me fallait au moment où je l’ai lu, et cela a multiplié le plaisir. En le lisant, j’ai pensé au roman d’Alison Lurie.

 

Larry et Sally sont invités chez leurs amis, Charity et Sid. Charity va mourir. Elle a souhaité réunir tous les gens qu’elle aime avant de partir. Alors, ils ont tous accouru, Sally, Larry et la famille.

Il est tôt, ils sont arrivés la veille, Sally dort encore, et Larry se souvient…

Il est jeune prof de fac en poste pour un an, il est marié à Sally. Ils arrivent en ville et ne connaissent personne. Larry rencontre Sid à la fac, il est lui aussi professeur. Avec Sally, ils font la connaissance du couple et instantanément une amitié voit le jour, avec pour chacun un rôle bien défini.

Pages 33-34-35

UN jour de la semaine qui suivit, rentrant à la maison aux alentours de 4 heures, je descendis les marches en faisant "ouh­ouh !", habité du sentiment qu'il fallait à Sally une démonstration de bonne humeur et la promesse de nouvelles de l'extérieur. Passant du soleil de l'après-midi au clair-obscur de notre sous-sol, je m'immobilisai sur le seuil, frappé de cécité.

— Bon sang, chérie, pourquoi restes-tu dans le noir? Cet endroit ressemble à l'entrée de service d'une vache noire!

Quelqu'un fit entendre un rire, une femme, mais qui n'était pas Sally. Je trouvai l'interrupteur et elles m'apparurent: Sally, assise sur le sofa, et l'autre, installée sur notre chaise fort peu confortable, avec entre elles un plateau à thé posé sur la table basse bricolée (encore des planches et des briques). Elles me regardaient en souriant. Sally a un sourire dont je pourrais me contenter en guise d'ultime vision de cette terre, mais il est empreint d'une certaine distance, il est maîtrisé et l'on voit en arrière-plan les rouages de sa pensée continuer de tourner. Celui de l'autre personne, jeune femme élancée en robe bleue, était d'une tout autre sorte. Elle jetait un vif éclat dans cet appartement mal éclairé. Ses cheveux étaient relevés en chignon comme afin de dégager son visage pour le libre jeu de ses expressions, et tout y souriait, les lèvres, les dents, les joues, les yeux. Je veux dire qu'elle avait un visage extrêmement vivant et, comme cela m'apparut aussitôt, d'une grande beauté.

Saisi d'étonnement, je restais à cligner les yeux sur le pas de la porte.

— Excusez-moi, déclarai-je. Je ne savais pas que nous avions de la compagnie...
Ah, ne dites pas que je suis de la compagnie ! me répondit l'inconnue. Je ne suis pas venue pour tenir compagnie.
Tu te rappelles Charity Lang, me dit Sally. Nous nous sommes rencontrés au thé donné par les Rousselot.
Oui, bien sûr. (Je m'avançai pour lui serrer la main.) Pardonnez-moi: en entrant je ne voyais plus rien. Comment allez-vous?

En fait, je ne me souvenais pas du tout d'elle. Pourtant, comment avais-je pu ne pas la remarquer, même au milieu de la foule de cette réception guindée ? Elle aurait dû m'appa­raître comme un phare dardant son faisceau.

Son verbe était aussi animé que ses traits. Elle appuyait un mot sur quatre, possédant au plus haut point cette féminine habitude de l'accentuation langagière. (Par la suite, quand nous nous vîmes moins pour cause d'accointances dif­férentes, nous découvrîmes dans ses lettres qu'il en allait de même de son écriture; on ne pouvait les lire qu'en adoptant ses intonations.)

— Sid m'a appris que vous avez déjà fait connaissance à l'université, dit-elle. Il a rapporté à la maison le numéro de Story Magazine où est passée votre nouvelle. Nous l'avons lue au lit à voix haute. Elle est superbe !

Dieu du ciel, un public! Exactement ce que je cherchais. Accorde toute ton attention à cette délicieuse jeune femme,

il s'agit à l'évidence de quelqu'un d'exceptionnel. Et idem de son mari. Est-ce que tu le connais ? Non sans difficulté, tout en balbutiant à son épouse enthousiaste des paroles pétries de fausse modestie, je le remets : des lunettes, la mise sobre, le cheveu blond, une voix douce un peu haute, un garçon affable, oubliable, et que rien, ramage, plumage ou habitudes de nidi­fication, ne distingue d'une dizaine d'autres. Du moins ne s'agit-il pas d'un de ces petits snobinards. De toute évidence quelqu'un dont il convient de cultiver la fréquentation. Je ne lui en veux pas de ne pas s'être mis en avant avec plus de force. Peut-être que, me percevant comme un auteur doué et pro­metteur, il s'est senti manquer de confiance en lui.

Est-ce là la base de l'amitié ? Est-ce aussi réactif que cela ? Ne répondons-nous qu'aux êtres qui paraissent nous trouver intéressants ? Notre amitié pour les Lang est-elle issue d'une simple gratitude envers cette femme qui eut la gentillesse de rendre visite à une jeune inconnue coincée dans un sous-sol sans occupation ni connaissances ? Étais-je à ce point avide de louanges qu'entendre déclarer qu'ils avaient aimé ma nouvelle suffit à me faire éprouver de la sympathie pour eux deux? Est-ce que tous nous vrombissons, tintons ou nous illuminons quand, et seulement quand, on appuie sur nos touches de vanité? Puis-je, dans toute ma vie, trouver quelqu'un que j'aie bien aimé sans qu'il eût d'abord montré des signes de m'aimer bien? Ou alors (et j'espère que c'est le cas) ai-je éprouvé ce sentiment pour Charity dans l'instant, parce qu'elle était ce qu'elle était, ouverte, aimable, franche, un rien grivoise comme cela apparut par la suite, décidée, attentive aux autres, aussi débordante de vitalité que son sourire était radieux?

Entre gorgées de thé et bouchées de tartines à la cannelle, elle laissait tomber des bribes d'information que mon esprit courait ramasser pour les placarder au mur en vue d'un usage ultérieur, comme une femme bengali récupère de la bouse fraîche pour se chauffer. Elle était originaire de Cambridge. Son père enseignait l'histoire des religions à Harvard. Elle avait fréquenté Smith College. Elle et son mari s'étaient rencontrés alors qu'il était en troisième cycle à Harvard et qu'elle, son diplôme en poche, marquait le pas, employée comme guide au musée Fogg.

Elle n'aurait pu livrer ces faits à une oreille mieux dispo­sée que la mienne. En dépit de ma désillusion regardant mes collègues à nœud papillon, j'étais, en 1937, prêt à croire que l'homme de Harvard constituait l'aboutissement d'une certaine sorte de développement humain, libéré, par l'ampleur de sa tra­dition et par le processus de sélection qui l'y avait porté, de la grossièreté d'établissements de moindre prestige.

Même s’ils ne sont pas du même monde, même si les uns sont riches et les autres pauvres, même si leurs caractères sont très différents, ils s’aiment d’une amitié sans aucune mesure. Pendant presque toutes ces années, ils partiront en vacances ensemble, se retrouveront en famille. Même si Charity est pleine d’ambition et jalouse quelque peu Larry qui est brillant, cela n’altèrera pas leurs relations. Chacun trouvera sa place. Aussi quand Sally tombera très gravement malade, Sid et Charity seront auprès d’eux autant moralement que pécuniairement.

Aujourd’hui, si Charity leur a demandé de venir c’est aussi pour aider Sid, être là quand elle ne sera plus. Sid est le plus fragile des deux, toute sa vie il a compté sur Charity, toute sa vie il l’a suivi. Elle a toujours été son moteur et son ancrage.

 

C’est une très belle réflexion sur l’amitié, mais pas seulement, sur la place que l’on peut avoir par rapport aux autres, sur l’importance qu’on lui donne, sur le sens de la vie.

Claude

Première page

REMONTANT au travers d'un entrelacs de rêves et de souvenirs, me tordant telle une truite à travers les cercles de précédents réveils, je fais surface. Mes paupières s'ouvrent. Je suis éveillé.

Ceux qui viennent de se faire opérer de la cataracte doivent connaître cela lorsqu'on défait leur pansement : chaque détail est aussi net que s'il était vu pour la première fois, et cependant familier, connu du temps d'avant la cécité, ce qui appartient au souvenir et ce qui se présente à la vue fusionnant comme dans un stéréoscope.

Il est manifestement fort tôt. Un demi-jour filtre au rebord des stores. Mais je vois, ou me rappelle, ou les deux, les fenêtres sans rideaux, les chevrons nus, les murs en bardeaux sans autre ornement qu'un calendrier qui, je crois bien, se trouvait déjà là la dernière fois que nous sommes venus, il y a huit ans.

Ce qui était agressivement spartiate est devenu miteux. Rien n'a été ravalé ni modifié depuis que Sid et Charity ont confié la propriété aux enfants. Je devrais avoir le sentiment d'ouvrir les yeux dans un petit motel de campagne, mais il n'en est rien. J'ai passé trop de belles journées et de bonnes nuits dans cette maisonnette pour que le décor me déprime.

La tête levée de l'oreiller, je trouve même à cette chambre, à mesure que mes yeux accommodent, quelque chose de mer­veilleusement rassurant, une certaine chaleur nonobstant la pénombre. C'est probablement le fruit de réminiscences, mais cela tient aussi à la couleur : avec le temps, le pin brut des murs et du plafond s'est adouci en une riche teinte de miel, comme coloré par l'affection de ceux qui ont bâti cet endroit pour en faire un havre destiné aux amis. Je vois cela comme un présage et, quoique je n'aie pas oublié la raison de notre présence ici, je ne puis me défaire de cette tendre impression avec laquelle je viens de m’éveiller d’être en pays de connaissance.

En lieu sûr, de Wallace Stegner, traduit de l’américain par Éric Chédaille. Éditions Gallmeister.

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