L’élève Gilles
d’André Lafon

J’avoue que le titre du livre ne me disait rien ! C’est ma libraire qui m’a parlé de lui, et je n’ai pas été déçu, bien au contraire. Chaque mot, est le bon mot, chaque mot décrit exactement ce qu’il doit. Ce livre est lumineux tant par son style que par les images qu’il véhicule.

Ce n’est pas un livre bavard, il est rempli de silence, du temps qui passe, avec sa succession de jour et de nuit, de lever et de coucher de soleil. La fluidité du texte en accentue encore les moments forts.

« L’élève Gilles » est certainement autobiographique. Gilles doit partir pour la première fois en internat. Lui, enfant unique, en admiration devant sa mère, va vivre ce que l’internat implique comme contraintes, peines, séparations, solitude au milieu des autres. Page 90. Massés à l’extrémité de la cour, sous la garde distraite d’un maître, nous regardions finir la fête en comparant les souvenirs que nous avions reçus, et je me sentais triste et comme banni d’une joie que d’autres avaient goûtés, demeuré en deçà d’un beau pays qu’ils venaient de connaître, et dont les images que je tenais semblaient des choses rapportées pour nous, qui n’y avions pas été.

Les manques que ce soient des personnes mais aussi du silence, de la nature est vraiment très bien écrit, nous le ressentons tout autant que lui.

Page 77. Ma mère m’écrivait affectueusement, mais ses lettres reprenaient peu à peu le ton grave ; elle n’y parlait plus de sa promesse de venir avec mon père. L’ennui des vacances un instant apaisé me ressaisit, je me sentais seul au milieu même de mes camarades. J’enviais Florent et Mouque, qui se promenaient ensemble dans les préaux et s’asseyaient pour lire au même livre ; ils s’attendaient l’un l’autre au bas des pages, et leurs fronts se touchaient. Bereng et Terrouet malgré leurs querelles, semblaient ne pouvoir vivre séparés ; les cinq ruraux partageaient leurs provisions au goûter, et les mêmes fautes se retrouvaient dans leurs devoirs faits ensemble.

Pour ma part, j’ai beaucoup aimé le regard d’André Lafon sur les autres et plus encore peut-être sur la nature qui l’entoure. Page 116. Nous eûmes une grande abondance de fruits dont, à chaque repas, s’orna notre table. Les prunes tombaient sur le sol du verger, et leur pulpe où je mordais était chaude dans le jour, et glacée et plus douce, il semblait, au matin. Les fourmis les mangeaient jusque sur l’arbre. Bientôt, les filles de Gentil les vinrent toutes cueillir en de rondes corbeilles qu’elles emportèrent à deux, un bras pendant, la démarche alourdie. La récolte fut vendue au marché, mais Segonde avait prélevé sa dîme, et l’odeur des confitures enveloppa mon réveil un matin.

C’est le seul roman de l’auteur, car il est décédé en 1915, à 32 ans. Il était un grand ami de François Mauriac, qui dans la préface de la première édition (et de celle-ci d’ailleurs) écrivait : page 7. Qui était André Lafon ? Je réponds d’abord : l’être le plus doux qu’il m’ait été donné d’aimer en ce monde. Mais sa douceur ne venait pas de sa faiblesse. Il existe comme une douceur de la force. La vraie force est douce. Tel est le sens de la « béatitude » : « Heureux les doux car ils posséderont la terre. »

 

Claude

Première page

Je m’appelle Jean Gilles. J’entrais dans ma onzième année, lorsqu’un matin d’hiver, ma mère décida de me conduire chez la grande-tante aux soins de qui l’on me confiait habituellement pour les vacances. J’y devais demeurer quelque temps ; une coqueluche qui s’achevait était le prétexte de ce séjour à l’idée duquel j’aurais éprouvé bien de la joie si je ne sais quoi, dans sa brusque nouvelle ne m’eût empêché de m’abandonner à ce sentiment.

Mon père ne parut pas au déjeuner ; j’appris qu’il se trouvait las et prenait du repos. J’osai m’en féliciter, car sa présence m’était une contrainte. Il demeurait, à l’ordinaire, absorbé dans ses pensées, et je respectais le plus possible son recueillement, mais le mot, le geste dont il m’arrivait de troubler le silence, provoquaient sa colère ; j’en venais à jouer sans bruit, et à redouter comme la foudre le heurt de quoi que ce fût. Cette perpétuelle surveillance où j’étais de moi-même me gênait, à table surtout. Il suffisait de l’attention que j’apportais à me bien tenir pour m’amener aux pires maladresses ; la veille même, à dîner, mon verre renversé s’était brisé en tachant largement la nappe. Le sursaut de mon père m’avait fait pâlir, et mon trouble fut plus grand encore à le voir nous laisser et reprendre, au salon, la sonate qu’il étudiait depuis le matin.

L’élève Gilles d’André Lafon. Édition l’éveilleur. Préface de François Mauriac, Postfast de Jean Marie Planes.

 

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