Chemins nocturnes

De Gaïto Gazdanov

Gaïto Gazdanov est un auteur russe, né en 1903. Lors de la guerre civile, il arrêta ses études pour rejoindre l’armée blanche. En 1920, il émigra en Bulgarie où il termina ses études secondaires. Puis, en 1923, il émigra en France, il reprit et termina ses études brillamment à la Sorbonne. Il fit plusieurs métiers, dont celui de chauffeur de taxi. Chemins nocturnes en est un témoignage.

Au volant de son taxi, le narrateur sillonne les rues de Paris la nuit. Entre deux courses, il va boire un verre de lait dans divers cafés. Là, il croise la population de la nuit, et en devient l’observateur fasciné. Prostituées, ivrognes, bagarreurs, gentils rêveurs…

Page 92. Grâce aux circonstances, je menais simultanément plusieurs existences parallèles et fréquentais des gens que tout séparait, de la langue qu'ils parlaient jus­qu'au sens de leur vie; d'un côté on trouvait mes clients et clientes nocturnes, et de l'autre, ceux que Platon aurait défini en tant qu'a hommes de bien ». Parfois - surtout quand j'écoutais de la musique-, tout se mélangeait dans mon esprit, comme autrefois en Russie : dans l'espace silencieux de mon imagi­nation, qui ressemblait à un écran, défilait une pro­cession infinie d'individus qui surgissaient pour aus­sitôt disparaître, parmi lesquels on distinguait tantôt la tête momifiée de la vieille dans son fauteuil rou­lant, tantôt le visage à demi mort et aux yeux tendres de Raldi, tantôt la mine grave de Platon, tantôt les gueules ivres des clients du samedi, tantôt la pellicule opaque sous les longs cils noirs et épais des prosti­tuées, tantôt enfin, la trogne rouge et luisante de Fédortchenko que je croisais plus souvent que je ne l'aurais souhaité et dont je suivis la trajectoire, assez courte, et en fin de compte, profondément malheu­reuse.

Page 162. Cette même nuit, une heure après cette conver­sation, je rencontrai Platon qui me parut particu­lièrement morose. En réponse à ma question, il m'expliqua que déjà dans sa jeunesse, il avait été frappé par Docteur Jekyll et Mr. Hyde; plus le temps passait, plus le docteur s'effaçait; bientôt, il ne res­terait plus en lui que Mr. Hyde. C'étaient ces pen­sées-là qui le rendaient si triste. Pour le consoler, je lui fis remarquer que sa négativité n'était pas agressive et qu'il ne présentait pas de danger pour l'ordre public.

- Je ne puis partager votre certitude. Vous savez bien que, selon toute probabilité, je finirai aliéné; et qui peut certifier que la forme que prendra ma folie ne sera pas dangereuse? Je pourrais incendier une maison ou commettre un meurtre, bien qu'en ce moment un tel désir me paraisse aussi dépourvu d'intérêt que d'attrait.

J’avais beaucoup aimé « une soirée chez Claire », qui est pour beaucoup son meilleur livre. Pas facile à dire, j’ai également « dévoré » Chemins noctures ! Dans ce dernier, Gaïto Gazdanov nous entraîne dans le Paris des années 1930. Ce qu’il appelle le Paris de bas-fond, là où il préférait aller, car les gens y étaient plus sympathiques, moins radins. Dans ce livre, nous retrouvons ses sujets de prédilection ; l’exil, la solitude, les exilés russes, le Paris nocturne. Il arrive à faire la part entre sa vie nocturne où il est chauffeur de taxi, et sa vie diurne de chercheur où il fait l’analyse psychologique sur quelques personnages. Il brouille la frontière entre le réel et l’imaginaire comme il est dit dans la présentation.

Quel beau moment de lecture et de réflexion.

Claude

Première page.

Il y a quelque temps, très tard dans la nuit, alors que je travaillais, J'aperçus sur la place Saint-Augus­tin parfaitement déserte, une petite voiture, sem­blable à celle que conduisent les invalides : un véhi­cule à trois roues, assez proche du fauteuil roulant, muni d'un volant qu'il fallait pousser, puis tirer pour mettre en mouvement la chaîne reliée aux roues arrière. Très lentement, comme dans un rêve, la voiture contourna le cercle de polygones brillants et remonta le boulevard Haussmann. Je m'approchai à l'intérieur se ratatinait une petite vieille emmi­touflée; on ne voyait que son visage, rétréci, bruni, presque inhumain, et une main maigre, de même couleur, qui maniait le volant avec difficulté. J'avais déjà rencontré de tels êtres, mais seulement pendant la journée. Où allait-elle, cette ancêtre, que faisait­ elle ici à cette heure de la nuit, qui pouvait l'attendre et où?

Je la regardais s'éloigner, étouffé par la pitié, par un sentiment d'irrévocabilité et une curiosité dévorante qui ressemblait à la sensation physique de la soif. Bien entendu, je n'appris rien sur elle. Mais la vision de ce fauteuil roulant qui s'éloignait, son grincement monotone, si net dans l’air immobile et froid, réveilla brusquement ce désir insatiable – qui, ces dernières années, ne me quittait jamais – d’appréhender si possible les destins étrangers. Ce désir se révélait toujours vain : je n’avais pas de temps à lui consacrer. Pourtant, le regret que me donnait la conscience de cette impossibilité marqua toute ma vie.

Chemins noctures de Gaïto Gazdanov, traduit du russe par Elena Balzamo. Éditions Viviane Hamy.

IMG