Mon désir le plus ardent
de Pete Fromm

La vie met quelquefois sur notre chemin, la personne que l’on s’était dit que nous ne pourrions aimer. Ainsi Maddy, 20 ans, s’est bien promis de ne pas sortir avec un homme de son âge, et encore moins avec un descendeur de rivière comme elle.

Et oui, mais un soir, elle rencontre Dalton, et là, ils n’hésitent pas à sauter à pieds joints dans leur  histoire d’amour. Et pourtant, Dalt a son âge et est descendeur de rivière !

Tout va très vite. Page 31. Nous nous marions à l’aube, en plein air bien sûr, les Tetons brillent d’un éclat rosé et la petite colline sur laquelle nous nous trouvons s’élève juste au-dessus de l’épaisse brume blanche qui cache Buffalo et la Snake ; tout est aussi parfait que nous l’avions imaginé, pourtant c’est une heure qui sied plus aux exécutions. La fraîcheur de septembre que d’une manière ou d’une autre, nous avons omis d’anticiper, pousse les invités à s’envelopper plus profondément dans leurs manteaux et leurs beaux habits, frottant leurs yeux ensommeillés. Nous sommes tous plus ou moins chiffonnés. Page 32. Enfin Jonna, l’amie de Dalt (une infirmière prêtresse d’une religion dont je sais qu’elle l’a inventé elle-même), nous déclare mari et femme, nous nous embrassons – même les lèvres de Dalton sont froides – et nous descendons de la colline ensemble, direction la rivière.

Ils vivent à 100 à l’heure, ils sont heureux, ils vivent de leur passion, ils créent leur entreprise de Rafting dans l’Oregon. On se dit que rien, non rien ne peut leur arriver ! Ils ne se quittent jamais, le seul bémol à leur bonheur est le manque d’enfant, en effet Maddy ne tombe pas enceinte, alors qu’ils rêvent d’élever une tribu de petits rafteurs.

Quelques années après leur mariage, Maddy se sent très fatiguée, on lui diagnostique une mononucléose. Mais le temps passe, et elle est toujours dans le même état. Après d’autres examens, les médecins  lui annoncent qu’elle a la sclérose en plaques et qu’elle est enceinte ! Elle est seule alors, car Dalton est en Mongolie, elle-même étant trop fatiguée pour l’accompagner. Pages 81-83. L’espace d’une seconde, la ligne devient cristalline, si claire que je crains que l’avoir perdu avant d’entendre une voix incertaine résonner dans le vide :
-
Maddy, t’es là ?
- Ouf, oui, je suis là.
Il prend une respiration, et je sais qu’il fait la même chose que moi, il essaye de m’inhaler à travers les ondes des satellites.
- Dalt.
Je ne sais plus quoi dire. Je lâche un petit gloussement, un sanglot,  puis je déclare :
- J’ai reçu ton putain de poisson.
Nous éclatons de rire tous les deux, et soudain le monde est si normal que j’ai du mal à croire qu’il ait pu me trahir.
- Il est complètement bousillé. J’ai déjà pris rendez-vous pour le faire réparer.
Puis la ligne se met à grésiller de nouveau. C’est quoi le problème ? Les satellites passent derrière les nuages, ou quoi ?
- Dieu, espèce de salaud, ne m’abandonne pas maintenant ! je crie.
- Inutile de m’appeler Dieu, Mad. On en a déjà parlé.
J’essaye de rire, mais ma main se met à tressauter et je dois la coincer entre mes cuisses. Sans avoir la moindre idée de ce qui va sortir de ma bouche, je dis :
- Dalt, je, enfin ils disent que peut-être… j’ai peut-être une sclérose en plaques.
Il y a un silence alors, si saturé de vibrations et de stridulations que j’imagine Dalt traversant l’éther jusqu’à  moi. Il en est à fait capable. J’attends qu’il se matérialise sous mes yeux quand j’entends :
- Quoi ? Quoi ? Putain de téléphone. J’entends rien.
On dirait qu’il s’adresse à quelqu’un d’autre.
Je ferme les yeux, submergée par une nouvelle vague brutale. Ce n’est pas le genre de chose qu’on annonce au téléphone, peu importe la technologie. Alors, je crie :
- J’ai dit qu’il y avait un petit « + » bleu.
…/…
Dalt essaye de  dire quelque chose. Les vagues s’estompent, le calme après les rapides.
- Quoi ? Quoi ?
- Un « + » bleu ? tu veux dire qu’on a fini d’essayer ?
- Non, non. (Je serre le combiné si fort que je manque de le briser en deux). On va continuer d’essayer comme des bêtes, Dalt. Promis.
- La vache, Maddy… Je, tu ne plaisanterais à ce sujet ?
- Oh Dalt, non. Jamais. Pas  à ce sujet.
Il lâche alors un cri, un « Alléluia » retentissant don l’écho résonne dans une vallée fluviale que je ne verrais jamais. Puis il est au téléphone à nouveau, disant :
- Merde, Maddy, j’appelais juste à propos des résultats du test, le VIP. Histoire de savoir comment ça s’est passé.
J’écoute le vide spatial bourdonner dans la connexion.
- Ils n’en ont aucune idée, Dalt. Je veux dire, ils n’ont pas, ils…
Eh bien, je m’exprime toujours aussi clairement, on dirait. Mais comment est-ce qu’il sait, il a un calendrier dans sa yourte ou quoi, il coche les jours avec du sang de Yak ? Je souris à me faire mal, disant :
- Ils n’ont pas encore les résultats.

Ils auront deux enfants, Attila et Izzy. Les deux fois où elle sera enceinte, Maddy reprend vie, la maladie l’oublie quelques mois, mais après ces répits, elle redouble de violence. Malgré leur courage, leur humour, leur amour incommensurable la maladie gagne. Dalton améliore leur maison au grand dam de Maddy, installe des rampes etc.
Leur amour se renforce, fait face aux crises, au désespoir, il ne faillit pas, même si un jour Maddy  propose à Dalt de divorcer pour se « libérer » d’elle et vivre  sa vie.

Page 138-139.
- Une belle rampe.
Je la déteste, je déteste tout ce qu’elle représente, sauf, peut-être le fait que Dalt l’ait fabriqué pour moi. J’adore quand il me fabrique des choses. Mais ça ? Ce parfait hommage à ma condition, magnifique, monstrueux ?
- Et tu l’as aidé, dis-je à Atty, qui secoue la tête parce qu’il ne supporte pas la flatterie. Je suis très fière de toi.
Ce matin, je lui ai dit qu’il était mon héros, et il n’a même pas réussi à se défendre d’un sourire. Je nourrissais Izzy, un rituel auquel il adore assister. Il lui tenait la main, s’amusant de la manière dont elle lui serrait le doigt, et je me suis laissée aller dans le fauteuil, déplaçant Izzy sur mon côté gauche, la calant de mon bras droit, une position parfait ; le lait coulait facilement et j’ai fermé les yeux, un sourire remontant du tréfonds de mon être. Puis un tremblement m’a fait sursauter, écarquiller les yeux, comme si je croyais que les symptômes avaient disparu pour de bon. Tout aussi surprise que moi, Izzy a ouvert grand les yeux, l’arrière de son crâne coincé contre ma paume et pour la première fois depuis des mois, ma main a tressauté de nouveau, lui secouant la tête.
Être témoin de son choc, voir son front plissé quand mes tremblements finirent par lui extirper mon téton de la bouche, voilà ce qui pulvérisa mon monde, le fit voler en miettes. C’était si perturbant. J’en eus un haut-le-cœur. Je dus me pencher en avant, ce qui éloigna un peu plus Izzy de moi, ce qui la fit hurler, ce qui planta un premier pic à glace dans ma tempe, faisant monter mes larmes, bloquant ma respiration. J’enfonçai les ongles dans les accoudoirs du fauteuil, m’y accrochant de toutes mes forces, pliée au-dessus d’Izzy, avant de la passer dans l’autre bras et de fermer les yeux, chuchotant « pitié » tout en me retenant de vomir, pas sur mon bébé.
Puis, Atty, avec plus de coffre que je ne pensais et, je le crains, plus de peur aussi, cria :
- Papa ! Maman est malade !

Cette histoire d’amour est inoubliable, j’ai du mal à m’en éloigner tant elle est magnifique et très dure. Pete Fromm nous entraîne dans les méandres de cette maladie terrible, avec le quotidien incroyablement difficile à vivre, pour les malades et les proches. C’est un livre formidable.
J’ai lu il y a quelques années, Indian Creek de Pete Fromm, je pense que je vais le relire rapidement.

Claude

Première page
Prologue
Les coups d’œil. Les regards ébahis. Les œillades furtives. Ils plongent Dalt dans une fureur biblique. A deux doigts du châtiment divin. Du calme mon grand, ce n’est pas pour moi. Une vieille chouette en fauteuil roulant, le bras secoué de spasmes ? Ils en ont vu d’autres. Allons, allons. Ce qui fiat tourner les têtes, ce qui décroche les mâchoires, c’est Dalt en train de pousser mon fauteuil. Dalt, l’inspiration de Michel-Ange, maqué avec cette harpie ? Evidemment qu’ils nous fixent, évidemment qu’ils se posent des questions. Je m’en pose bien, moi.

Mais si je suis dans un bon jour, que les mots glissent facilement le long de mes synapses en loques, je leurs dis :
- Et encore, ça, ce n’est rien. Vous devriez nous voir au lit.
Voilà qui leur en bouche un coin.

Mon désir le plus ardent, de Pete Fromm, traduit de l’américain par Juliane Nivelt. Editions Gallmeister.

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