Léonard & Virginia Woolf

Je te dois tout le bonheur de ma vie
de Carole d’Yvoire

J’ai beaucoup aimé ce livre, j’y ai découvert une autre vision de la vie de Virginia et Léonard Woolf. Je connaissais leurs histoires, leur vie commune, mais je n’aimais pas le ton dont les auteurs en parlaient.

Ce livre raconte leur rencontre, leurs premières années de mariage jusqu’à la création de leur maison d’édition, la Hogarth Press.
Page 59. C'est sans doute cette année-là, en 1903, qu'a lieu la première rencontre entre Leonard et Virginia, à Cambridge où les deux saurs sont venues voir leur frère avec Leslie. Mais on peut la qualifier de fausse rencontre. Pourquoi? Parce qu'elle n'est pas décisive, même si elle en possède en apparence tous les traits canoniques : «La scène de rencontre [...] appartient de droit au code romanesque, elle y figure avec son cérémonial et ses protocoles. L'action qu'elle met en œuvre est différente de toute autre dans la mesure où, plus qu'une autre, elle pose un commencement et détermine des choix qui retentiront sur l'avenir du récit et sur celui des personnages ; ceux-ci la subissent le plus souvent comme un ouragan et une rupture, parfois comme un investissement lent; ils l'éprouvent toujours (du moins l'un d'entre eux) comme une naissance et comme un engagement qui les entraîne malgré eux. »
Cette première fois, en effet, Leonard, saisi, en plein ravissement, ne tombe pas amoureux de Virginia, mais du tableau que forme l'ensemble de la famille. D'ailleurs, il avoue même à l'époque un penchant pour Vanessa en raison de sa ressemblance avec Thoby.

Page 133. Si le thème du mariage occupe toute la place dans leurs premiers romans, il nen va pas de même dans leur quotidien. C’est un peu comme s'ils étaient mariés depuis toujours. Leur vie ne change pas radicalement. Ils n'ont pas encore déménagé et surtout, ils continuent à faire partie du même groupe et se retrouvent pris dans ses activités. La raison en est simple, Leonard l'explique très bien, ce qui lie les membres de ce groupe les dépasse. C’est un état d’esprit. Et il a quelque chose d'irrésistible.

Dans un premier temps, l’auteure revient sur leurs enfances et jeunes années, avec leurs mondes, leurs cultures…

Carole d’Yvoire reprend les relations entre les membres des familles, et leur groupe d’amis.

Les illustrations, qu’elles soient en photos, peintures, extraits de documents ou de journaux amplifie encore le récit.
Page 72. Après trois années passées à Ceylan, j’avais sorti de mon esprit, et de ma vie, presque délibérément, tout ce que je considérais comme important avant de quitter l’Angleterre. Je m’immergeai dans mon travail, devint obsédé par lui. Mais seulement d’un côté. Je détestais le côté européen, le côté sahib blanc […] Je suis profondément ambitieux, mais je ne voulais pas devenir un impérialiste qui réussit, un secrétaire colonial ou Gouverneur […]. Je tombai amoureux du pays, de ses habitants, et de leur façon de vivre.

C’est très beau, j’ai passé par la suite un temps fou, à regarder et lire mes livres sur le groupe Bloomsbury, et surtout sur Vanessa Bell ! Page 98. 1910 va aussi marquer un tournant dans les relations entre Vanessa et Virginia. L’aînée, jeune mère depuis plusieurs mois, se montre très absorbée par son bébé, quand elle s’aperçoit que Clive s’est dangereusement rapproché de Virginia qui, autrefois, pourtant, ne le supportait guère et ne le trouvait pas digne de sa sœur. Tout cela ne serait pas si grave si cette dernière, flattée par l’intérêt que lui portait son beau-frère, ne répondait pas en flirtant assez ouvertement avec lui, sans mesurer la souffrance qu’elle provoque. D’autant plus que Clive devient son premier lecteur, qu’il l’admire éperdument et qu’elle a toute confiance en son jugement. Les choses n’iront pas très loin, même si Lytton les soupçonne, à tort, d’entretenir une liaison, mais la relation entre Vanessa et Virginia ne sera plus jamais la même.

 

Le livre se termine par les deux premières nouvelles qu’ils ont édité : Trois juifs de Léonard, et la marque sur le mur de Virginia.

Claude

Premières pages

Un monde en héritage

L'Angleterre à la fin du XIXe siècle est un pays puritain et puissant, un empire colonial de quatre cents millions d'habitants. La première puissance commerciale mondiale bénéficie de la stabilité du très long règne - soixante-trois ans - de la reine Victoria, parangon d'une vie exemplaire de devoir et de piété. Sa capitale, la « métropole crue... à l'épaisse et éternelle fumée de charbon » de Rimbaud, véritable Babylone des temps modernes, évoque, pêle-mêle, les crimes de Jack l'Éventreur, ­le procès d'Oscar Wilde, les enquêtes de Sherlock holmes, les études de Marx et d'Engels sur les classes laborieuses. La peur, l'effroi grouillent dans «la cité de la brume et des ténèbres peuplée jusqu'à la noirceur » et livrent un combat permanent avec la bienséance corsetée du moralisme victorien.

Londres, mégalopole bondée, éclairée au gaz, semble plongée dans un halo jaunâtre et un brouhaha perma­nent. Fiacres, omnibus à chevaux disputent les rues à ses nouvelles gares, « emblèmes d'une société obsédée par la vitesse et le déplacement... Vitrines de l'inventivité victo­rienne'». Les intérieurs, éclairés au gaz pour la plupart, sont très sombres, encombrés d'objets, les murs souvent obscurs, les cuisines et autres pièces du rez-de-chaussée privées de la lumière du jour.

C'est dans cet univers en métamorphose que naissent Virginia et Leonard. Enfants privilégiés, ils grandissent dans le même quartier protégé de la capitale : Kensington. Leonard Woolf voit le jour le 25 novembre 1880 au 101, Lexham Gardens, une maison géorgienne, désormais transformée en hôtel; Virginia Stephen, le 25 janvier 1882, dans le très huppé et victorien 22, Hyde Park Gate, au bout d'une impasse au calme provincial, tout près des jardins de Kensington, à l'ouest du plus grand parc de la ville (Churchill résidera et mourra au 28).

 Léonard & Virginia Woolf – Je te dois tout le bonheur de ma vie, de Carole d’Yvoire. Editions le livre de poche.

9782253071495-001-T