Jeu blanc
de Richard Wagamese

 

Saul est en cure de désintoxication, son référent lui demande d’écrire ses souvenirs, d’écrire ce qui l’a amené à l’alcool.

Saul Indian Horse est de la tribu des Ojibwés, il a 7 ans quand son frère aîné, Benjamin, est enlevé par les blancs pour être conduit dans  une école catholique pour lui faire disparaître son indianité. Ses parents buvaient peu, mais à partir de ce moment, leur alcoolisme va se renforcer. Voyant cela, la grand-mère, Noami, décide de les emmener sur la terre sacrée de leurs ancêtres. Par bonheur sur la route, ils retrouvent Benjamin, qui est arrivé à s’échapper de l’école. Pendant un certain temps, ils sont heureux, les enfants sont initiés aux traditions. Mais, Benjamin a la tuberculose, et meurt. Sa mère ne veut pas qu’il soit enterré comme un indien mais comme un catholique. Ils repartent donc à la ville, laissant Saul et sa grand-mère sur place. Mais l’hiver est rude, et ils ne reviennent pas. Noami meurt de froid avec son petit-fils dans les bras. Les blancs le récupèreront et le mettront dans une école catholique pour l’éduquer. Il a 8 ans, l’école est stricte, inhumaine, les enfants sont maltraités et beaucoup meurent. Page 57. A St. Jerm’s, les enfants m’appelaient « Zhaunagush » parce que je savais parler et lire l’anglais. La plupart d’entre eux avaient été arrachés au Grand Nord et ne connaissaient que l’ojibwé. Parler un seul mot dans cette langue pouvait vous valoir une raclée ou le bannissement dans le débarras du sous-sol, que les grands avaient baptisé la sœur de Fer. Il n’y avait aucune tolérance envers les langues indiennes. Le jour suivant mon  arrivée, un garçon du nom de Curtis White Fox se fit laver la bouche au savon à la soude parce qu’il avait parlé ojibwé. Il s’était étouffé et était mort là, dans la classe. Il avait dix ans. Alors les enfants se mirent à chuchoter. Ils apprirent à parler sans bouger les lèvres, étrange ventriloquisme qui leur permettait de maintenir leur langue en vie.

Un jour un nouveau prêtre arrive, le père Leboutilier. Il lui fera découvrir le hockey et changera sa vie à jamais. Ce sport deviendra pour Saul sa raison de vivre, il le sauvera et l’élèvera au-dessus des maltraitances. Année après année, les hivers seront ses périodes bénies. Il commence par apprendre seul, puis le père Leboutilier découvre qu’il est bon joueur et l’intègre à l’équipe de l’école. C’est un joueur fabuleux, rien ne compte plus, il vit, il dort, il mange hockey. Il ne rêve que de glace, de passes etc.

Leboutilier arrive à lui faire quitter l’école pour intégrer une équipe d’amateurs. Il sera alors hébergé par Fred et Martha, deux anciens élèves de l’école. Ils le comprennent bien, ils lui donnent le gîte, le couvert mais aussi l’amour. Tout ce qu’il n’a plus connu depuis la mort de sa grand-mère, il a 13 ans. Il peut aussi aller à l’école, chose qu’il ne faisait pas chez les prêtres. Mais surtout, il joue, et il joue bien.

Son équipe est demandée par une équipe de blancs pour jouer un match. Il est remarqué par un entraîneur pro. Mais, il hésite, on est dans les années 60, et il s’est rendu compte que le racisme est total au Canada. Les joueurs blancs ne veulent pas des indiens, surtout quand ils sont aussi bons que Saul. C’est leur sport, un sport blanc ! Page 162. Il est des fois en ce monde où il faut se voir sans complaisance. Le défi qu’on ressent est celui qui ronge les tripes. Je savais que mon équipe voulait que je riposte. Ils voulaient que je me batte à mains nues. Mais je ne le voulais pas. Je ne voulais pas abandonner ma vision du jeu. Je ne voulais pas laisser partir le rêve que j’en avais, la liberté, le soulagement qu’il m’apportait, la joie que ce sport me donnait. Ce n’était pas le sport de quelqu’un d’autre et on n’allait pas me l’enlever. Le Père Leboutilier avait dit que c’était le sport de Dieu. Mon esprit n’était pas prêt à accepter cette idée. Mais je savais pertinemment que ce sport était toute ma vie.

Il part toutefois chez les pros, mais rien ne se passe bien. A aucun moment il est remarqué pour son jeu mais toujours comme l’indien. Il ne supporte plus.

Page 198. Mais ces mauvais traitements m’avaient endurci. Quand je montais sur la glace avec les Moose, la colère s’évacuait et mon jeu se transformait en attaque impétueuse, cinglante. Peu importait qui étaient les adversaires. Je jouais avec la même dureté contre les équipes blanches des villes que contre les équipes des réserves. Il n’y avait plus d’y avait plus d’échanges animés sur le banc. Au lieu de cela, je fixais la glace d’un œil dur jusqu’à ce qu’ils ouvrent la porte pour me laisser sortir. J’avais encore la grâce, la fluidité, la vitesse, mais mes yeux étaient sauvages sous mon casque. Je fonçais sur la glace à toute vapeur et quand quelqu’un me frappait, je frappais en retour.

Il lâchera tout car il a perdu le goût du jeu, il sombrera dans l’alcool. A chaque fois qu’il arrivera à s’en sortir d’autres vérités viendront le hanter et l’y replonger. Mais arrivé au Centre, il comprendra que lui seul peut se guérir. Il reprendra le chemin de sa vie en sens inverse, il affrontera le passé.

C’est magistral, et pourtant je ne suis pas une fan de hockey sur glace, je n’y connais même rien du tout. Ce livre révolte, donne envie de crier face à la violence subie par les enfants du pensionnat mais aussi par le peuple indien. La brutalité venue de personnes qui étaient là soi-disant pour aider dépasse l’entendement ! Tant de vies gâchées par des représentants d’un dieu qui est dit amour.
Il nous met face au racisme primaire, bestial, inadmissible. Il y a des scènes décrites dans les stades et l’école qui dépassent l’intelligence. Heureusement, il y a aussi dans ce livre l’espoir, l’amour, l’amitié, l’entraide et la force de vie. L’espoir est aussi dans le fait, que même si on a voulu ôter à ces enfants leur indianité, ils sont et restent indien, et certains arrivent à relever la tête.

Richard Waganese a puisé dans sa propre histoire pour écrire ce livre, il est considéré comme son œuvre majeure.

Claude

Première page

Je m’appelle Saul Indian Horse. Je suis le fils de Mary Mandamin et de John Indian Horse. Mon grand-père s’appelait Solomon et mon prénom est le diminutif du sien. Ma famille est issue du Clan des Poissons des Ojibwés du Nord, les Anishinabés, c’est ainsi que nous nous désignons. Nous avons élu domicile sur les territoires bordant la rivière Winnipeg, là où elle s’élargit avant d’entrer dans le Manitoba et après avoir quitté le lac des Bois et les crêtes accidentées du Nord de l’Ontario. On dit que nos pommettes ont été taillées dans ces chaînes granitiques qui s’élèvent au-dessus de notre patrie. On dit que le brun profond de nos yeux à suinté de la terre féconde autour des lacs et des marécages. Les Anciens disent que nos longs cheveux raides viennent des herbes ondulantes qui tapissent les rives des baies. Nos pieds et nos mains sont larges, plats et forts comme les pattes d’un ours. Nos ancêtres ont appris à se déplacer sans peine à travers les territoires que le Zhaunagush, l’homme blanc, a plus tard redoutés, sollicitant notre aide pour le parcourir. Notre parole s’écoule et se déverse comme les rivières qui nous servent de routes.

 

Jeu blanc de Richard Waganese, traduit de l’anglais (Canada) par Christine Raguet. Editions ZOE

 

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