L’envers de l’espoir
de Metchtild Borrmann

 

Zone d’exclusion 2010. Valentina vit dans la zone sinistrée de Tchernobyl. Normalement interdite, elle est habitée par ceux qui se cachent. Valentina, elle, ne se sent chez elle qu’à cet endroit, l’endroit où elle a certainement été le plus heureuse et le plus malheureuse de sa vie. Elle attend désespérément  le retour de sa fille disparue comme beaucoup d’autres étudiantes, parties en Allemagne avec une bourse d’étude en 2009.
Pour se donner la force d’attendre, elle commence à écrire un cahier où elle consigne sa vie avant et après la catastrophe.

Page 118. Le 25 avril 1986 était un beau jour de printemps. Glev avait récupéré un tricycle auprès d’un collègue dont les enfant avaient grandi, et nous sommes allés l’essayer au parc avec Mykola. Dans la nuit, le téléphone a sonné à 3 heures pour appeler Glev à la centrale. Il était debout devant la fenêtre de la chambre : il avait tiré le rideau et regardait dehors. Je lui ai demandé ce qui se passait. « Des problèmes sur un des réacteurs, a-t-il dit. Rendors-toi ! » Et je me suis rendormie.

Ces trois heures de sommeil résument à elles seules mon refus de voir et d’entendre au cours des années qui ont précédé.

Vers 6 heures du matin, le téléphone a sonné de nouveau. Cette fois, c’était quelqu’un de l’administration de l’hôpital qui a juste dit : « Valentina Maksimovna ? Présentez-vous immédiatement à votre poste ! » et qui a raccroché.

Je ne sais pas à quoi je pensais, mais ça ne m’a pas inquiétée. Il arrivait qu’un collègue soit absent et qu’on soit amené à le remplacer au pied levé. Mykola voulait à tout prix emporter son tricycle à la crèche, et j’ai eu de la peine à l’en dissuader. A la crèche, ils avaient prévu une excursion au bord du fleuve, le matin. La puéricultrice a dit : « On nous annonce vingt-six degrés. Une belle journée comme ça, il faut en profiter ! »

C’est seulement sur le chemin de l’hôpital, en entendant les sirènes des pompiers et des ambulances que j’ai fait le lien entre les deux coups de téléphone et que je me suis mise à courir.

Plusieurs des hommes qu’ils amenaient étaient inconscients, d’autres vomissaient sans discontinuer. Nous portions des sandales, des blouses en coton, des masques en tissu et des gants pour nous occuper d’eux. On nous acheminait de nouveaux patients toutes les minutes. La plupart avaient la peau rougie comme après un coup de soleil. Certains souffraient de brûlures et de lésions plus sévères, et leur état semblait s’aggraver au fil des heures, comme s’ils continuaient d’être soumis à une chaleur intense. Nous n’avions pas le temps de réfléchir à la question. Le crépitement hystérique des compteurs Geiger qui mesuraient l’irradiation des hommes résonne encore à mes oreilles.

Régulièrement, elle va au commissariat pour demander des nouvelles de l’enquête sur la disparition de sa fille. Elle se fait rabrouer à chaque fois jusqu’au jour où Léonid Kyjan prend l’affaire au sérieux et lui promet des résultats. En fait, il fait partie d’une nouvelle unité, et ces disparitions le mèneront juqu’à Düsseldorf. Page 223 Léonid songea que, pendant les six derniers mois, il avait toujours envisagé qu’il pourrait ne pas retrouver les deux filles. Mais qu’il les retrouve mortes, ça, il l’avait exclu. Leur disparition ne remontait qu’à un an, et l’objectif des trafiquants était tout de même qu’elles rapportent de l’argent le plus longtemps possible !

Au même moment, à Zyfflich, en Allemagne près de Düsseldorf, Mathias Lessmann sauve une jeune ukrainienne de 2 malfrats, et la cache. Sa vie à lui aussi va alors basculer. Page 27. Il remplit deux seaux d’eau dans l’atelier et alla les porter dans le pré. Il parla aux moutons, comme il le faisait souvent ces dernières années :

-       On s’est mis dans de beaux draps, pas vrai ? Maintenant, il va d’abord falloir la soigner avant qu’elle puisse repartir !

 

Ce livre est formidable, j’aime les livres à plusieurs voix. Ici, on suit Valentina, Léonid, Mathias, et la jeune ukrénienne.

En plus, nous entrons dans plusieurs univers complètement différents, nous sommes face aux « magouilles » du gouvernement, aux injustices de ce même gouvernement.

La façon dont Valentina raconte la catastrophe de Tchernobyl ainsi que ses conséquences est terrifiante. Les mensonges du pays à ce propos encore plus !

Claude

 

Première page

Zyfflich, dimanche 14 février 2010
Mathias Lessmann s’immobilisa dans la cour, l’assiette de grains à la main. Ignorant les poules qui se bousculaient autour de lui en caquetant, il plissa les yeux pour scruter la route. Une femme –ou était-ce une gamine- arrivait le long de l’étroit ruban asphalté. Elle se dirigeait vers le village. Parfois elle s’arrêtait, se retournait comme si elle cherchait quelque chose, semblant hésiter, chancelait.

Lessmann secoua la tête d’un air résigné. Les jeunes d’aujourd’hui. Ils étaient de plus en plus dingues. La fille avait sans doute fait la fête jusqu’au petit matin et bu  plus que de raison. Mais ce n’était pas son affaire.

Depuis trois ans qu’ils avaient transformé la grange de la ferme du Chêne en discothèque le week-end, des voitures passaient en trombe la nuit devant sa maison, et des jeunes éméchés faisaient du tapage sur la départementale.

L’envers de l’espoir de Mechtild Borrmann, traduit de l’allemand par Sylvie Roussel. Editions du masque.

 

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